"Adolphe", benjamin constant (1816) - chapitre vii

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  • Publié le : 5 octobre 2010
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"Adolphe", Benjamin Constant (1816) - chapitre VII

Je parlais ainsi ; mes yeux se mouillaient de larmes ; mille souvenirs rentraient comme par torrents dans mon âme ; mes relations avec Ellénore m'avaient rendu tous ces souvenirs odieux. Tout ce qui me rappelait mon enfance, les lieux où s'étaient écoulées mes premières années, les compagnons de mes premiers jeux, les vieux parents quim'avaient prodigué les premières marques d'intérêt, me blessait et me faisait mal ; j'étais réduit à repousser, comme des pensées coupables, les images les plus attrayantes et les voeux les plus naturels. La compagne que mon imagination m'avait soudain créée s'alliait au contraire à toutes ces images et sanctionnait tous ces voeux ; elle s'associait à tous mes devoirs, à tous mes plaisirs, à tous mesgoûts ; elle rattachait ma vie actuelle à cette époque de ma jeunesse où
l'espérance ouvrait devant moi un si vaste avenir, époque dont Ellénore m'avait séparé par un abîme. Les plus petits détails, les plus petits objets se retraçaient à ma mémoire ; je revoyais l'antique château que j'avais habité avec mon père, les bois qui l'entouraient, la rivière qui baignait le pied de ses murailles, lesmontagnes qui bornaient son horizon ; toutes ces choses me paraissaient tellement présentes, pleines d'une telle vie, qu'elles me causaient un frémissement que j'avais peine à supporter ; et mon imagination plaçait à côté d'elles une créature innocente et jeune qui les embellissait, qui les animait par l'espérance. J'errais plongé dans cette rêverie, toujours sans plan fixe, ne me disant point qu'ilfallait rompre avec Ellénore, n'ayant de la réalité qu'une idée sourde et confuse, et dans l'état d'un homme accablé de peine, que le sommeil a consolé par un songe, et qui pressent que ce songe va finir. Je découvris tout à coup le château d'Ellénore, dont insensiblement je m'étais rapproché ; je m'arrêtai ; je pris une autre route : j'étais heureux de retarder le moment où j'allais entendre denouveau sa voix.

Le jour s'affaiblissait : le ciel était serein ; la campagne devenait déserte ; les travaux des hommes avaient cessé, ils abandonnaient la nature à elle-même. Mes pensées prirent graduellement une teinte plus grave et plus imposante. Les ombres de la nuit qui s'épaississaient à chaque instant, le vaste silence qui m'environnait et qui n'était
interrompu que par des bruits rareset lointains, firent succéder à mon agitation un sentiment plus calme et plus solennel. Je promenais mes regards sur l'horizon grisâtre dont je n'apercevais plus les limites, et qui, par là même, me donnait en quelque sorte, la sensation de l'immensité. Je n'avais rien éprouvé de pareil depuis longtemps : sans cesse absorbé dans des réflexions toujours personnelles, la vue toujours fixée sur masituation, j'étais devenu étranger à toute idée générale ; je ne m'occupais que d'Ellénore et de moi : d'Ellénore qui ne m'inspirait qu'une pitié mêlée de fatigue de moi, pour qui je n'avais plus aucune estime.

Adolphe,Chapitre VII, Benjamin Constant. (1816)

Benjamin Constant (1767-1830) a écrit le roman autobiographique d'Adolphe (1816), chef-d'oeuvre d'analyse psychologique ; ce roman relatede la vie amoureuse du jeune homme timide et solitaire, mais aussi de sa faiblesse à quitter Ellénore. Elle lui cède et abandonne son amant. Mais lui se lasse sans toutefois le lui avouer. Ce roman fait apparaître le « mal du siècle » que va aussi exploiter Chateaubriand dans ses mémoires d'Outre Tombe.
Adolphe est partagé et tourmenté par un passé douloureux et « odieux » qui lui rappelle sonenfance et un présent très incertain, « sans plan fixe ». La nature environnante joue aussi un rôle important, celui de transmettre les pensées d'Adolphe.
C'est pourquoi dans un premier temps nous verrons les sentiments ressentis par le protagoniste du roman, ensuite la place de la nature dans le texte et enfin une dernière partie achèvera de montrer le passé et les souvenirs d'enfance...
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