Albert camus - l'etranger

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  • Publié le : 24 mai 2010
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En montant, dans l'escalier noir, j'ai heurté le vieux Salamano, mon voisin de palier. Il
était avec son chien. Il y a huit ans qu'on les voit ensemble. L'épagneul a une maladie
de peau, le rouge, je crois, qui lui fait perdre presque tous ses poils et qui le couvre de
plaques et de croûtes brunes. A force de vivre avec lui, seuls tous les deux dans une
petite chambre, le vieux Salamano afini par lui ressembler. Il a des croûtes rougeâtres
sur le visage et le poil jaune et rare. Le chien, lui, a pris de son patron une sorte
d'allure voûtée, le museau en avant et le cou tendu. Ils ont l'air de la même race et
pourtant ils se détestent. Deux fois par jour, à onze heures et à six heures, le vieux
mène son chien promener. Depuis huit ans, ils n'ont pas changé leur itinéraire. Onpeut les voir le long de la rue de Lyon, le chien tirant l'homme jusqu'à ce que le vieux
Salamano bute. Il bat son chien alors et il l'insulte. Le chien rampe de frayeur et se
laisse traîner. A ce moment, c'est au vieux de le tirer. Quand le chien a oublié, il
entraîne de nouveau son maître et il est de nouveau battu et insulté. Alors, ils restent
tous les deux sur le trottoir et ils seregardent, le chien avec terreur, l'homme avec
haine. C'est ainsi tous les jours. Quand le chien veut uriner, le vieux ne lui en laisse
pas le temps et il le tire, l'épagneul semant derrière lui une traînée de petites gouttes.
Si par hasard le chien fait dans la chambre, alors il est encore battu. Il y a huit ans que
cela dure. Céleste dit toujours que «c'est malheureux», mais au fond, personne nepeut savoir. Quand je l'ai rencontré dans l'escalier, Salamano était en train d'insulter
son chien. Il lui disait: «Salaud ! Charogne!» et le chien gémissait. J'ai dit: «Bonsoir»,
mais le vieux insultait toujours. Alors je lui ai demandé ce que le chien lui avait fait. Il
ne m'a pas répondu. Il disait seulement : « Salaud ! Charogne ! » Je le devinais, penché
sur son chien, en train d'arrangerquelque chose sur le collier. J'ai parlé plus fort. Alors
sans se retourner, il m'a répondu avec une sorte de rage rentrée: «Il est toujours là».
Puis il est parti en tirant la bête qui se laissait traîner sur ses quatre pattes, et
gémissait................

.............De loin, j'ai aper çu sur le pas de la porte le vieux Salamano qui avait l'air agité. Quand
nous nous sommes rapprochés,j'ai vu qu'il n'avait pas son chien. Il regardait de tous
les côtés, tournait sur lui-même, tentait de percer le noir du couloir, marmonnait des
mots sans suite et recommençait à fouiller la rue de ses petits yeux rouges. Quand
Raymond lui a demandé ce qu'il avait, il n'a pas répondu tout de suite. J'ai vaguement
entendu qu'il murmurait: «Salaud, charogne», et il continuait à s'agiter. Je lui aidemandé où était son chien. Il m'a répondu brusquement qu'il était parti. Et puis tout
d'un coup, il a parlé avec volubilité: «Je l'ai emmené au Champ de Manoeuvres,
comme d'habitude. Il y avait du monde, autour des baraques foraines. Je me suis
arrêté pour regarder « le Roi de l'Evasion». Et quand j'ai voulu repartir, il n'était plus
là. Bien sûr, il y a longtemps que je voulais lui acheterun collier moins grand. Mais je
n'aurais jamais cru que cette charogne pourrait partir comme ça.»
Raymond lui a expliqu é alors que le chien avait pu s'égarer et qu'il allait revenir. Il lui
a cité des exemples de chiens qui avaient fait des dizaines de kilomètres pour
retrouver leur maître. Malgré cela, le vieux a eu l'air plus agité. «Mais ils me le
prendront, vous comprenez. Si encorequelqu'un le recueillait. Mais ce n'est pas
possible, il dégoûte tout le monde avec ses croûtes. Les agents le prendront, c'est sûr.»
Je lui ai dit alors qu'il devait aller à la fourrière et qu'on le lui rendrait moyennant le
paiement de quelques droits. Il m'a demandé si ces droits étaient élevés. Je ne savais
pas. Alors, il s'est mis en colère : «Donner de l'argent pour cette charogne. Ah ! il...
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