Albert camus

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  • Publié le : 22 février 2010
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« Malgré ses prières ferventes, Dantès demeura prisonnier.
Alors son esprit devint sombre, un nuage s'épaissit devant
ses yeux. Dantès était un homme simple et sans éducation;
le passé était resté pour lui couvert de ce voile sombre
que soulève la science. Il ne pouvait, dans la solitude de
son cachot et dans le désert de sa pensée, reconstruireles âges révolus, ranimer les peuples éteints, rebâtir les villes
antiques, que l'imagination grandit et poétise, et qui
passent devant les yeux, gigantesques et éclairéespar le feu
du ciel, comme les tableaux babyloniens de Martinn1 ;
lui n'avait que son passé si court, son présent si sombre,
son avenir si douteux : dix-neuf ans de lumière àméditer
peut-être dans une éternelle nuit ! Aucune distraction ne
pouvait donc lui venir en aide : son esprit énergique, et
qui n'eût pas mieux aimé que de prendre son vol àtravers
les âges, était forcé de rester prisonnier comme un aigle
dans une cage. Il se cramponnait alors à une idée, à celle
de son bonheur détruit sans cause apparente et parune
fatalité inouïe ; il s'acharnait sur cette idée, la tournant,
la retournant sur toutes les faces, et la dévorant pour ainsi
dire à belles dents, comme dans l'enfer deDante
l'impitoyable Ugolin2 dévore le crâne de l'archevêque
Roger. Dantès n'avait eu qu'une foi passagère, basée sur
la puissance ; il la perdit comme d'autres la perdent aprèsle succès. Seulement, il n'avait pas profité.
La rage succéda à l'ascétisme3. Edmond lançait des
blasphèmes qui faisaient reculer d'horreur le geôlier ;
il brisait son corpscontre les murs de sa prison ; il s'en prenait
avec fureur à tout ce qui l'entourait, et surtout à lui-même,
de la moindre contrariété que lui faisait éprouver un grain
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