Albertine et la mer

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  • Publié le : 6 avril 2011
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Explication de texte

Albertine(s) et les mers, c’est sous ce titre que nous placerons le premier temps de notre étude. Titre étonnant puisque le nom d’Albertine ne figure nullement dans ce passage (non plus d’ailleurs que dans le suivant) ; titre bienvenu si l’on suit notre thèse, à savoir que les mers nous annoncent et nous rappellent des souvenirs et des « savoirs ignorés » concernantAlbertine : une anamnèse se met en branle, ici, sous nos yeux, dans l’auto dissemblance de la mer.
«  Invariablement, c’est dans un paysage minutieusement circonscrit par l’auteur, que se montre pour la première fois le personnage proustien. Dès le moment où il y apparaît, ce lieu, s’associant à lui, lui donne une note aussi distincte et reconnaissable qu’un leitmotiv wagnérien. Sans doute, par lasuite, le personnage réapparaîtra ailleurs. Mais il ne cessera d’être lié au site primitif dans notre mémoire. » Albertine, on le sait, est apparue sur la plage, « fillette » parmi les fillettes, dans une épiphanie des « mouettes », sa « note » est indissolublement liée à la mer. De cette contiguïté originaire, Albertine reste à jamais marquée : elle est et demeure changeante comme la mer. Mais, plusencore, si la mer donne le thème et le ton, la « couleur » d’Albertine, celle-ci déteint aussi sur celle-là, et nous nous efforcerons de le montrer.
Le héros veut se distraire de son envie d’Albertine- que fait-il ? A défaut d’Albertine, son regard plonge dans la mer. Ainsi, voulant se libérer d’une envie d’Albertine, il trouve pour substitut la mer qui est précisément le thème albertinien etl’arrière-plan de son apparition. La mer est celle « de ce jour-là » , « les mers, d’un jour à l’autre étaient rarement les mêmes », ce singulier pluriel n’est pas sans cause : de la mer nous savons que, jadis, c’est du moins ce que prétend le narrateur, il ne percevait pas la nature protéenne ; sa clairvoyance nouvelle, et limitée, autorise ce pluriel. La mer lui est, par l’intermédiaire d’Elstir,devenue autrement lisible : « mes yeux instruits par Elstir (…)contemplaient longuement ce que la première année ils ne savaient pas voir. » Ainsi, désormais, peut-il percevoir la mer comme terre et la terre comme mer : « Et certains jours la mer me semblait au contraire maintenant presque rurale », nous reviendrons ultérieurement sur cet aspect, car « Mes yeux instruits par Elstir  » annoncent unautre événement dont la fonction est également de dessiller les yeux du Narrateur. La page 189 (folio) annonce et prépare la page 201 où Cottard déclare, alors que Andrée et Albertine dansent ensemble :  «…mais elles sont certainement au comble de la jouissance. On ne sait pas assez que c’est surtout par les seins que les femmes l’éprouvent. Et voyez, les leurs se touchentcomplètement. » Analogie des situations : une révélation est opérée grâce aux propos d’un agent ; dissemblance aussi : Cottard n’est pas Elstir et le héros n’éprouve pas les mêmes sentiments envers l’un et l’autre, admiration envers le peintre, léger agacement envers le médecin. Mais plus profondément, Albertine et la mer se confondent, l’une et l’autre, et la mer et l’amante, sont changeantes et volages et nous montrentdes visages mouvants. Relisons quelques passages en substituant Albertine à son « thème », le pluriel est recevable pour les deux: « J'essayais de me distraire de ce désir en allant jusqu'à la fenêtre regarder l’Albertine de ce jour-là. » . « Comme la première année, les Albertine(s), d'un jour à l'autre, étaient rarement les mêmes. Mais d'ailleurs elles ne ressemblaient guère à celles de cettepremière année »… La démonstration est faite par un extrait des Jeunes Filles en fleurs : « je devrais plus encore donner un nom différent à chacune de ces Albertine qui apparaissaient devant moi, jamais la même, comme – appelées simplement par moi pour plus de commodité la mer- ces mers qui se succédaient et devant lesquelles, autre nymphe, elle se détachait. »
L’identité métaphorique...
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