Analyse ames fortes

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  • Publié le : 1 novembre 2010
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Etude des Âmes Fortes (1950), de Jean Giono

Vers une vérité toujours plus grande ? Un processus de dévoilement.

Les interventions du Contre ont pour effet de déconstruire le récit de Thérèse. Ainsi du séjour à Lus : Thérèse commence par prétendre qu’elle et Firmin n’y sont passés que le temps d’attendre la voiture, en buvant un café noir, alors que le Contre raconte à l’inverse qu’ils yauraient fait la fête pendant plusieurs jours, se donnant à Firmin par la même occasion.

Thérèse ne s’oppose pas toujours à ces corrections : p. 75 : (à propos du goût de Thérèse pour les hommes et du fait qu’il est peu probable que Thérèse soit restée chaste avec Firmin) « Ce n’est pas impossible qu’elle ait dit ça, ta tante. » On notera cependant que la concession porte sur les affirmations dela tante, qui sont acceptées, mais pas sur le fait même qu’évoque la tante. De même p. 82, Thérèse semble admettre la version des faits du Contre. Le débat porte sur la question du logement de Thérèse dans les 1ers temps du séjour à Châtillon ; alors que Thérèse se présentait comme vivant à l’auberge, le Contre affirme qu’au contraire, elle vivait dans une espèce de cabane à lapins. Quand le Contrerapporte : « On les a mis par charité dans une cabane. », Thérèse semble acquiescer : « il y a eu en effet quelque chose de ce genre. » Mais elle n’en poursuit pas moins : « Il y eu, en effet, quelque chose de ce genre. Il faisait assez froid dans ces combles, mais avec Firmin (…) Moi c’était tard quand je montais. » (ce qui laisse entendre qu’elle habitait en fait à l’auberge). Thérèse feintdonc d’admettre les objections du Contre, mais tout se passe comme si elle n’en tenait pas compte : elle continue son récit comme si de rien n’était. Le principe de non-contradiction ne s’applique donc que très imparfaitement dans ce récit.

Quoi qu’il en soit, il semble acquis que Thérèse s’arrange volontiers avec la vérité, qu’elle n’hésite pas à transformer, à déformer, à manipuler. De fait, sondiscours est à bien des égards investi par un certain romanesque : romanesque, l’amant mystérieux prêté à Mme Numance, romanesque aussi, l’enquête menée pour découvrir son identité, romanesque encore la scène entre les Numance et l’huissier telle que Thérèse la relate. Ne déclare-t-elle pas, en parlant de ces personnages : « on les voyait très bien, comme au théâtre ? » Ceci pointe vers le faitque Thérèse tend à transformer le réel en fiction. Elle construit ainsi une image héroïque de Mme Numance en la comparant à un animal indomptable : « elle regardait droit devant elle avec des yeux de loup qui étaient ce qu’on voyait le mieux de tout. » La 1ère version de Thérèse est véritablement, à tous les sens de l’expression, son roman.

Cette distorsion imposée à la réalité est finalementpeu gênante quand elle concerne autrui, mais elle est moralement plus contestable quand elle concerne Thérèse elle-même. Ne chercherait-elle pas à cacher ses crimes ? La mythomanie de Thérèse pourrait bien n’être qu’une forme bénigne de son goût pour la manipulation.

En tout état de cause, le roman, lui, semble bien s’acheminer vers plus de vérité, en même temps que Thérèse se voit contrainte parles objections du Contre à dévoiler ses batteries. Le point culminant de ce processus de révélation est atteint p 306-307, quand Thérèse énonce ce qui semble avoir constitué ses principales motivations. Ce faisant, elle se livre à une véritable profession, non de foi, mais d’immoralisme ; elle tire gloire en effet de sa propre faculté de tromperie et de dissimulation.

De tels traits decaractère sont tellement peu honorables qu’il faut bien, estimera volontiers le lecteur, les posséder pour s’en prévaloir, sauf à imaginer un personnage assez pervers pour se vanter de vices qu’il n’a pas. Les révélations sont d’autant plus scandaleuses qu’elles placent Thérèse, incarnation de l’immoralité la plus éclatante, radicalement en marge de la quiétude, de la mesquinerie et de la petitesse de...
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