ANGL

Disponible uniquement sur Etudier
  • Pages : 16 (5311 mots )
  • Téléchargement(s) : 0
  • Publié le : 14 février 2015
Lire le document complet
Aperçu du document
PREMIERE PARTIE
LA CONSTRUCTION IDENTITAIRE

1. Le rapport à Autrui
1.1. Pourquoi Autrui ?
Venu du latin alter, « autrui » renvoie tout un chacun à cet autre ou ces autres marqués
immédiatement par leur caractère étranger, différent. Mais, comme le souligne J.P. Vernant,
« Pour être soi, il faut se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui [...]
On se connaît, on seconstruit par le contact, l’échange, le commerce avec l’autre. Entre les
rives du même et de l’autre, l’homme est un pont ».1 Aussi, chaque rencontre œuvre à
l’édification du soi : la construction identitaire est relation, interaction. Comme l’explique
Dominique Schnapper, « La relation à l’autre, la manière de comprendre et de traiter de sa
différence, est au cœur de toute élaboration identitaire ».2L’identité devient alors une
possibilité d’organiser mes relations avec autrui et d’accéder à la connaissance de mon moi.
En effet, c’est dans le maintien du rapport à l’autre que se définit le propre d’un individu, cet
invariant qui fait de lui un être singulier mais aussi semblable à lui-même : c’est dans la
fidélité aux engagements pris vis-à-vis d’autrui qu’il est assuré de lui-même. Ainsi,établir
l’identité d’un être est, pour Paul Ricoeur,3 la quête du semblable, de l’identique à travers le
temps, cet « invariant relationnel » au sein de l’ipséité de chacun, qui m’est révélé par autrui.
Mais qui est donc cet autrui : un autre moi-même ou une personne irréductiblement
différente de moi ? Est-il mon frère ou mon ennemi ? Ai-je le moyen de le connaître ?
Plusieurs façons d’aborderl’existence des autres se sont ainsi succédé en Occident : de la
négation de l’autre à la reconnaissance d’altérités, autant de stratégies visant à reconstruire les
modalités d’un positionnement vis-à-vis de l’autre souvent emprunts de la hiérarchie d’un
modèle dominant.

1

Vernant, J.P., La Traversée des frontières, Paris : Editions du Seuil, 2004, p. 180.
Schnapper, Dominique, La relation à l’autre, Aucœur de la pensée sociologique, op. cit,. p. 495.
3
Ricoeur, Paul, Soi-même comme un autre, Paris : Editions du Seuil, 1990, p. 140.
2

1.2. Aux sources du rejet de l’autre : du mythe au préjugé
1.2.1. La différence perçue comme anomalie
Si la rencontre de l’altérité est, comme nous venons de le voir, la rencontre de nousmêmes, le chemin qui mène à ce constat est semé d’embûches. Le regard porté surl’Autre fut
longtemps marqué par des craintes et des préjugés, une fascination mêlée d’effroi. En effet, la
diversité des cultures est « rarement apparue aux hommes pour ce qu’elle est : un phénomène
naturel [...] ils y ont plutôt vu une sorte de monstruosité ou de scandale ».4 Nous avons une
répulsion immédiate, semble t-il, pour « des formes culturelles : morales, religieuses,
sociales,esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions ».5
De nombreux mythes vinrent ainsi peupler l’imaginaire collectif avide d’images d’un
Autre chargées d’une nocivité en ceci que prévalait « une réalité culturelle sur une vérité
biologique ou sociologique »,6 source de peurs et de fantasmes. Ainsi naquit le mythe des
races monstrueuses, où l’étranger est perçu comme unmonstre ou un animal. Fondé sur « le
constat de différences perçues comme des anomalies »,7 il accrédite l’idée que l’étranger
échappe à toute normalité, à toute humanité. Par le simple fait qu’il ne partage pas le
physique, les attitudes ou références culturelles du groupe dominant, il est assimilé à un
monstre d’autant plus effrayant qu’il reste complètement imaginaire comme en attestent lesinvraisemblables gravures d’époque faisant état de cynocéphales, himantopodes et artibatides.
De Pline l’Ancien à Walter Raleigh en passant par Christophe Colomb, des bestiaires d’êtres
hybrides furent élaborés à partir des récits de voyageurs, qui à défaut de les rencontrer, en
firent les personnages principaux de contes ou poèmes.

4

Levi-Strauss, Claude, Race et Histoire, Paris : Denoël,...