Apollinaire, il y a, calligrammes

Apollinaire : Calligrammes, "Il y a", 1918

Le 30 septembre 1915, Apollinaire (1880-1918), engagé volontaire dans l'armée française, adresse ce poème à Madeleine, jeune fille avec laquelle il aentretenu une brève liaison. Elle vient de repartir pour l'Algérie où réside sa famille et lui pour le front.

IL Y A

Il y a un vaisseau qui a emporté ma bien-aimée
Il y a dans le ciel sixsaucisses (1) et la nuit venue on dirait des asticots dont naîtraient les étoiles
Il y a un sous-marin ennemi qui en voulait à mon amour
Il y a mille petits sapins brisés par les éclats d'obusautour de moi
Il y a un fantassin qui passe aveuglé par les gaz asphyxiants
Il y a que nous avons tout haché dans les boyaux de Nietzsche de Goethe et de Cologne (2)
Il y a que je languis après unelettre qui tarde
Il y a dans mon porte-cartes plusieurs photos de mon amour
Il y a les prisonniers qui passent la mine inquiète
Il y a une batterie dont les servants s'agitent autour des pièces
Il y ale vaguemestre (3) qui arrive au trot par le chemin de l'Arbre isolé
Il y a dit-on un espion qui rôde par ici invisible comme l'horizon dont il s'est indignement revêtu et avec quoi il se confondIl y a dressé comme un lys le buste de mon amour
Il y a un capitaine qui attend avec anxiété les communications de la TSF sur l'Atlantique
Il y a à minuit des soldats qui scient des planches pour lescercueils
Il y a des femmes qui demandent du maïs à grands cris devant un Christ sanglant à Mexico
Il y a le Gulf Stream qui est si tiède et si bienfaisant
Il y a un cimetière plein de croix à 5kilomètres
Il y a des croix partout de ci de là
Il y a des figues de Barbarie sur ces cactus en Algérie
Il y a les longues mains souples de mon amour [...]
Il y a des hommes dans le monde qui n'ontjamais été à la guerre
Il y a des Hindous (4) qui regardent avec étonnement les campagnes occidentales
Ils pensent avec mélancolie à ceux dont ils se demandent s'ils les reverront
Car on a...