Apologie de la raison commune

Disponible uniquement sur Etudier
  • Pages : 51 (12577 mots )
  • Téléchargement(s) : 0
  • Publié le : 18 août 2011
Lire le document complet
Aperçu du document
LE BON SENS EST-IL COMMUN ?

Par Oscar Brenifier

La raison commune, ou sens commun, est un concept qui n’est pas très flatteur, surtout chez les personnes qui se piquent d’intellectualisme, d’originalité ou de particularité. Lorsqu’il est invoqué, il paraît désuet, banal, ou dépourvu de toute légitimité. Il s’avère pourtant fort utile dans la pratique philosophique. Déjà parce qu’il oblige àune compréhension mutuelle : ce dont le sens n’est pas partagé n’a pas de place dans la discussion. Car si l’on peut ne pas partager des opinions et pouvoir pourtant discuter, cette différence constituant même la substance vive de la discussion, le sens, comme référence commune, se doit d’être partagé, sans quoi aucune discussion n’est possible : elle serait inexistante ou absurde.

I -Paradoxe du sens commun

Voltaire soulevait un paradoxe à propos du sens commun. Il remarquait que dire d’un homme : « Il n’a pas le sens commun est une injure, puisqu’il est ainsi taxé de folie », mais en même temps, dire d’un homme qu’il a le sens commun « est une injure aussi; cela veut dire qu’il n’est pas tout à fait stupide, et qu’il manque de ce qu’on appelle esprit ». Il en concluait du senscommun que : « Il ne signifie que le bon sens, raison grossière, raison commencée, première notion des choses ordinaires, état mitoyen entre la stupidité et l’esprit. » Le sens commun serait en effet un simple garde-fou, une mise à l’épreuve d’une pensée particulière, mais il lui manquerait l’éclair de génie, l’audace qui caractérise la singularité. Néanmoins, l’être humain énonçant plus souvent desabsurdités que des paroles géniales, à commencer par ceux qui font profession d’intellectualisme, peut-être que le sens commun peut jouer un rôle positif de censeur vis-à-vis des aberrations de la pensée davantage qu’un rôle négatif de refus de l’innovation. Dans notre pratique, il nous semble qu’il en est ainsi, bien que nous admettions aussi que les schémas établis, ceux de la morale ou autrenorme fortement ancrée socialement, empêchent fréquemment les uns et les autres d’oser articuler à haute voix ce qu’ils pensent, et donc d’oser penser ce qu’ils pensent. Car le bon sens, c’est aussi le normatif, le refus de l’altérité. Que ce refus soit celui de la réalité du monde qui soudain nous frappe en sa dimension tragique et que nous refusons de voir. Que ce soit le refus celui qui pensedifféremment, autre ou nous-même, que nous n’osons pas entendre quand nous ne le rejetons pas brutalement. Que ce soit notre être même, qui en sa transcendance nous interpelle car il souffre de ces contradictions ou aberrations que nous entretenons sans oser les nommer ni même les entrevoir.

Dans l’Antiquité, le sens commun renvoyait à l’unité des perceptions, à la sensibilité : pour Aristote,c’était une sorte de sixième sens qui était l’unité des cinq autres, opération de synthèse des différentes perceptions. Chez l’animal, c’est d’une certaine manière l’unité de l’être. Le concept de sensible commun constituait ce qui est perceptible par plusieurs sens, par exemple la grandeur, le nombre, la forme, etc. Le glissement était alors facile vers l’intellectualisation, et le sens commun en vintdonc à prendre un sens de raison, surtout pratique, et par ce biais une connotation éthique. Le bon sens guide nos actions, à l’instar de la prudence, car Aristote comprend cette qualité comme une intuition pratique immédiate, quelque inspiration qui guide nos actes sans même avoir à réfléchir. Bergson, penseur par excellence de l’action reprit cette même idée : « L’action et la pensée meparaissent avoir une source commune, qui n’est ni pure volonté, ni pure intelligence, et cette source est le bon sens. Le bon sens n’est-il pas, en effet, ce qui donne à l’action son caractère raisonnable, et à la pensée son caractère pratique? ». Car il est vrai que le bon sens tient davantage d’une intelligence pratique, quotidienne, il relève plus d’un souci commun que d’une spéculation abstraite...
tracking img