Apologie de raimond sebon

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  • Publié le : 12 octobre 2010
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C’EST à la verité une tres-utile et grande partie que la science : ceux qui la mesprisent tesmoignent assez leur bestise : mais je n’estime pas pourtant sa valeur jusques à cette mesure extreme qu’aucuns luy attribuent : Comme Herillus le philosophe, qui logeoit en elle le souverain bien, et tenoit qu’il fust en elle de nous rendre sages et contens : ce que je ne croy pas : ny ce que d’autres ontdict, que la science est mere de toute vertu, et que tout vice est produit par l’ignorance. Si cela est vray, il est subject à une longue interpretation.

Ma maison a esté dés long temps ouverte aux gens de sçavoir, et en est fort cogneuë ; car mon pere qui l’a commandée cinquante ans, et plus, eschauffé de cette ardeur nouvelle, dequoy le Roy François premier embrassa les lettres et les mit encredit, rechercha avec grand soin et despence l’accointance des hommes doctes, les recevant chez luy, comme personnes sainctes, et ayans quelque particuliere inspiration de sagesse divine, recueillant leurs sentences, et leurs discours comme des oracles, et avec d’autant plus de reverence, et de religion, qu’il avoit moins de loy d’en juger : car il n’avoit aucune cognoissance des lettres, nonplus que ses predecesseurs. Moy je les ayme bien, mais je ne les adore pas.

Entre autres, Pierre Bunel, homme de grande reputation de sçavoir en son temps, ayant arresté quelques jours à Montaigne en la compagnie de mon pere, avec d’autres hommes de sa sorte, luy fit present au desloger d’un livre qui s’intitule Theologia naturalis ; sive, Liber creaturarum magistri Raimondi de Sebonde. Et par ceque la langue Italienne et Espagnolle estoient familieres à mon pere, et que ce livre est basty d’un Espagnol barragouiné en terminaisons Latines, il esperoit qu’avec bien peu d’ayde, il en pourroit faire son profit, et le luy recommanda, comme livre tres-utile et propre à la saison, en laquelle il le luy donna : ce fut lors que les nouvelletez de Luther commençoient d’entrer en credit, etesbranler en beaucoup de lieux nostre ancienne creance. En quoy il avoit un tresbon advis ; prevoyant bien par discours de raison, que ce commencement de maladie declineroit aisément en un execrable atheisme : Car le vulgaire n’ayant pas la faculté de juger des choses par elles mesmes, se laissant emporter à la fortune et aux apparences, apres qu’on luy a mis en main la hardiesse de mespriser etcontreroller les opinions qu’il avoit euës en extreme reverence, comme sont celles où il va de son salut, et qu’on a mis aucuns articles de sa religion en doubte et à la balance, il jette tantost apres aisément en pareille incertitude toutes les autres pieces de sa creance, qui n’avoient pas chez luy plus d’authorité ny de fondement, que celles qu’on luy a esbranlées : et secoue comme un joug tyranniquetoutes les impressions, qu’il avoit receues par l’authorité des loix, ou reverence de l’ancien usage,

Nam cupide conculcatur nimis ante metutum.

entreprenant deslors en avant, de ne recevoir rien, à quoy il n’ait interposé son decret, et presté particulier consentement.

Or quelques jours avant sa mort, mon pere ayant de fortune rencontré ce livre soubs un tas d’autres papiers abandonnez,me commanda de le luy mettre en François. Il faict bon traduire les autheurs, comme celuy-là, où il n’y a guere que la matiere à representer : mais ceux qui ont donné beaucoup à la grace, et à l’elegance du langage, ils sont dangereux à entreprendre, nommément pour les rapporter à un idiome plus foible. C’estoit une occupation bien estrange et nouvelle pour moy : mais estant de fortune pour lorsde loisir, et ne pouvant rien refuser au commandement du meilleur pere qui fut onques, j’en vins à bout, comme je peuz : à quoy il print un singulier plaisir, et donna charge qu’on le fist imprimer : ce qui fut executé apres sa mort.

Je trouvay belles les imaginations de cet autheur, la contexture de son ouvrage bien suyvie ; et son dessein plein de pieté. Par ce que beaucoup de gens s’amusent...
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