Apprendre sans savoir

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  • Publié le : 20 avril 2010
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Apprendre sans le savoir ?
Pour bien se connaître soi-même, il est souvent utile d’écouter ce que les autres disent de nous. " Parle-moi de moi, je saurai qui je suis ". Quand un fils fait un reproche à son père, il lui renvoie une image, certes déformée, mais par là même signifiante de ce qu’il fait et de ce qu’il est en tant que père. Idem lorsque la Confédération Suisse se fait sermonner parles diplomates européens chargés des négociations bilatérales ou les députés américains à la recherche de l’or nazi. Idem encore lorsque l’école essuie les récriminations d’autres acteurs de la formation et de l’éducation.
Apprendre le snowboard semble être a priori un apprentissage comme un autre. Ses promoteurs ne sont cependant pas de cet avis. Pour mieux nous en convaincre, ils opposent leurdémarche à la logique scolaire. En parlant d’eux-mêmes, ils nous disent beaucoup, d’une part sur ce qu’est l’école, d’autre part sur ce qu’elle paraît être. Voyons comment.

Apprendre à apprendre sans savoir qu’on apprend ?

Les surfers revendiquent une forme de rupture avec la tradition antérieure, jugée obsolète : celle du ski de piste. Le paradoxe fondamental est décapant : " tout lechallenge, c’est de mettre les enfants dans des situations pédagogiques, leur enseigner sans que jamais ils aient le sentiment d’apprendre ". Entendons-nous bien : il ne s’agit pas seulement d’apprendre avec plaisir, ou encore d’apprendre en s’amusant. Il s’agit d’apprendre sans même savoir qu’on apprend. D’apprendre, en quelque sorte, à son insu.
Du point de vue pédagogique, ce postulat a de quoichoquer, convenons-en. Comment peut-on imaginer un apprentissage durable en l’absence de ce qu’on a coutume d’appeler une " posture réflexive " ? Apprendre " sans le savoir ", voilà qui est bon pour l’enfant sauvage, livré à lui-même dans un environnement exclusivement naturel. Pour le reste, l’histoire de l’éducation nous montre que seule l’intervention explicite des adultes permet au petit d’hommed’accéder à la connaissance. Si l’homme est un animal social, il ne peut reconstruire à lui tout seul le savoir élaboré par ses semblables au cours des siècles. Il a besoin de puiser aux sources les plus immédiates, comme aux plus lointaines, pour s’émanciper des lois de la nature. Parler, lire, écrire, mesurer, calculer, chanter, dessiner, jouer, ne sont possibles qu’à travers un long apprentissage.Ce qui justifie l’existence de deux institutions consacrées à cette tâche : la famille et l’école.
Evidemment, l’apprentissage n’est pas toujours conscient. Souvent, l’imitation spontanée suffit, en particulier chez les tout petits. Plus tard, les mécanismes vont cependant se complexifier, passer des opérations concrètes aux opérations formelles. En accédant à la capacité d’" abstractionréfléchissante ", l’homme pourra penser sa propre pensée et celle des autres. C’est précisément sur cette rupture que se fonde en partie la spécificité de l’institution scolaire. En créant l’école, l’humanité a voulu systématiser la transmission des savoirs élémentaires afin de les diffuser plus rapidement et plus largement que ne le permettait la pratique antérieure du compagnonnage. Or, la meilleurefaçon de gagner du temps ne consiste pas à réinventer tout le savoir avec chacun des élèves. Il s’agit plutôt, d’une part d’aller à l’essentiel, d’autre part de construire un savoir de " deuxième degré ", un savoir sur les savoirs, seul gage d’une véritable maîtrise, d’une véritable lucidité.
Les programmes scolaires gardent la trace de cette intention. Pourquoi par exemple enseigner la grammaire àl’école primaire ? Parce que la maîtrise de la langue orale et écrite n’est optimale que si elle s’accompagne d’un savoir sur la langue elle-même, le savoir qu’on appelle " métalinguistique ". Postulat que l’on peut généraliser : mathématique, histoire, géographie, dessin, musique, chacune de ces disciplines construit un regard réflexif, un regard " méta " qui permet aux élèves, non seulement...
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