Ariettes oubliées, verlaine

Paul Verlaine
Romances sans paroles,

Ariettes oubliées, I.

Commentaire de texte, ou lecture analytique à l'oral de français :
C'est la première pièce du recueil des Romances sans paroles ; Verlaine lui a retiré son premier titre tel qu'il figurait à sa parution en revue en 1872, en ayant fait le titre de l'ensemble du recueil poétique. L'épigraphe est tirée d'une comédie de Favartparue en 1756, Ninette à la cour ou le caprice amoureux – auteur que Rimbaud appréciait ; le voici : « Le vent dans la plaine / Suspend son haleine ». Ce distique ne fait pas partie du poème, et pourtant Verlaine ne l'a pas maintenu par hasard : il montre un paysage au moment où le vent tombe, personnifiant celui-ci au plan lexical (_haleine_), non sans aider le lecteur à orienter sonintelligence du texte, à le préciser. La suite a de quoi surprendre par une série de définitions qui intéressent la passion amoureuse dans son paroxysme et la langueur qui la suit et l'accompagne. On se demande alors où le poème va nous conduire, sur quel chemin le poète veut nous mener. C'est une vraie question que de noter que Verlaine ne se nomme pas (aucun usage du pronom personnel à la première personnedu singulier) dans ces premières définitions, et qu'il n'apparaît qu'au seizième vers, dans la dernière strophe (« cette âme, c'est« la mienne » nous dit-il alors, tout en la définissant comme appartenant au couple d'amants dont le poème semble alors l'évocation (« Cette âme, ... c'est la nôtre, … et la tienne »). Toujours est-il que, dans les deux premières strophes (des sizains d'heptasyllabes,vers impairs), Verlaine se semble pas clairement parler de lui et de la femme qu'il aime, choisissant d'évoquer, de suggérer, par approches successives, quelque chose qu'il ne nomme pas, un état dans ses modulations qui n'apparaît comme personnellement le sien que vers la fin du poème. Jusque là, il maintient une certaine imprécision, ce flou qu'il affectionne, il hésite, s'interroge, demande àla femme aimée de lui donner raison dans la définition qu'il donne de leurs âmes, de leur union. Quand le mot-clé « âme » est énoncé au treizième vers, le lecteur se souvient surtout qu'il s'est agi de suggérer un paysage tout au long du poème, même si l'amour et l'état de langueur ont fait l'objet des toutes premières définitions. Bref, on aimerait mieux comprendre ce qu'a voulu dire Verlaineautour de ce paysage et de l'âme qui transparaît à travers lui ; de quelle rêverie poétique il s'agit et si l'intention instinctive du poète n'a pas été de dire que l'âme personnelle est à elle seule un paysage. Dans ce cas, on aura montré que le poème n'offre pas le tableau d'un paysage réel dans sa matérialité, pictural, ni une pure confidence sur l'âme du poète, mais qu'il fait percevoir, entendre,ce que le poète romantique Amiel définissait déjà dans une formule célèbre : « tout paysage est un état-d'âme ».
Dans une première approche, le lecteur se représente une plaine boisée et la brise qui la traverse. S'agit-il d'un cadre spatio-temporel, comme l'oeil le perçoit dans la nature environnante ou comme le peintre réaliste le figure sur sa toile ? On pourrait le penser à travers lelexique utilisé (champ lexical d'un bois) : les « bois », les « brises », les « ramures », « l'herbe », « l'eau », les « cailloux », et pour ce qui est du moment qu'évoque le {text:soft-page-break} poète, « ce tiède soir ». Une dizaine de vers au moins suggèrent ce paysage en le faisant voir et entendre, de façon plus précise dans le deuxième sizain, et plus métaphorique dans le premier. Forcepourtant est de constater que les notations retenues par Verlaine n'ont pas le caractère d'un paysage pictural : ce n'est pas une description pittoresque destinée à reproduire un lieu précis dont on se souvient tout en le dessinant. Ces notations sont toujours associées à des sensations qu'on sait appartenir au sujet qui en parle, à des émotions subjectives dans leur vécu. Bref, c'est d'une âme qu'il...
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