Armance de stendhal

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Décembre 2000

Armance

STENDHAL

AVANT-PROPOS

Une femme d'esprit, qui n'a pas des idées bien arrêtées sur les mérites littéraires, m'a prisé, moi indigne, de corriger le style de ce roman. Je suis loin d'adopter certains sentiments politiques qui semblent mêlés à la narration; voilà ce que j'avais besoin de dire au lecteur. L'aimable auteur et moi nous pensons d'une manière opposée surbien des choses, mais nous avons également en horreur ce qu'on appelle des applications. On fait à Londres des romans très piquants: Vivian Grey, Almak's High Life, Matilda, etc., qui ont besoin d'une clé. Ce sont des caricatures fort plaisantes contre des personnes que les hasards de la naissance ou de la fortune ont placées dans une position qu'on envie. Voilà un genre de mérite littéraire dontnous ne voulons point. L'auteur n'est pas entré, depuis 1814 au premier étage du palais des Tuileries; il a tant d'orgueil, qu'il ne connaît pas même de nom les personnes qui se font sans doute remarquer dans un certain monde. Mais il a mis en scène des industriels et des privilégiés, dont il a fait la satire. Si l'on demandait des nouvelles du Jardin des Tuileries aux tourterelles qui soupirentau faîte des grands arbres,

elles diraient: __ Nous, promeneurs, nous répondrions: __ > Notez que l'auteur serait au désespoir que je lui crusse un style bourgeois. Il y a de la fierté à l'infini dans ce coeur-

là. Ce coeur appartient à une femme qui se croirait vieillie de dix ans si l'on savait son nom. D'ailleurs un tel sujet! ... __ STENDHAL, Saint-Gigouf, le 24 juillet 1827. CHAPITRE PREMIER

It is old and plain ...It is silly sooth And dallies with the innocence of love. __ Twelfth Night, act. II A peine âgé de vingt ans, Octave venait de sortir de l'école polytechnique. Son père, le marquis de Malivert, souhaita retenir son fils unique à Paris. Une fois qu'Octave se fut assuré que tel était le désir constant d'un père qu'il respectait et de sa mère qu'il aimait avecune sorte de passion, il renonça au projet d'entrer dans l'artillerie. Il aurait voulu passer quelques années dans un régiment, et ensuite donner sa démission jusqu'à la première guerre qu'il lui était assez égal de faire comme lieutenant ou avec le grade de colonel. C'est un exemple des singularités qui le rendaient odieux aux hommes vulgaires. Beaucoup d'esprit, une taille élevée, des manièresnobles, de grands yeux noirs les plus beaux du monde auraient marqué la place d'Octave parmi les jeunes gens les plus distingués de la société, si quelque chose de sombre, empreint dans ces yeux si doux, n'eût porté à le plaindre plus qu'à l'envier. Il eût fait sensation s'il eût désiré parler; mais Octave ne désirait rien, rien ne semblait lui causer ni

peine ni plaisir. Fort souvent maladedurant sa première jeunesse, depuis qu'il avait recouvré des forces et de la santé, on l'avait toujours vu se soumettre sans balancer à ce qui lui semblait prescrit par le devoir; mais on eût dit que si le devoir n'avait pas élevé la voix, il n'y eût pas eu chez lui de motif pour agir. Peut-être quelque principe singulier, profondément empreint dans ce jeune coeur, et qui se trouvait en contradictionavec les événements de la vie réelle, tels qu'il les voyait se développer autour de lui, le portait-il à se peindre sous des images trop sombres, et sa vie à venir et ses rapports avec les hommes. Quelle que fût la cause de sa profonde mélancolie, Octave semblait misanthrope avant l'âge. Le commandeur de Soubirane, son oncle, dit un jour devant lui qu'il était effrayé de ce caractère. __ Et fortcontent de sa phrase le commandeur quitta le salon en courant. Octave regarda sa mère avec tendresse, elle savait si cette âme était glacée. On pouvait dire de Mme de Malivert qu'elle était restée jeune quoiqu'elle approchât de cinquante ans. Ce n'est pas seulement parce qu'elle était encore belle, mais avec l'esprit le plus singulier et le plus piquant, elle avait conservé une sympathie vive...
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