Atita

Disponible uniquement sur Etudier
  • Pages : 17 (4062 mots )
  • Téléchargement(s) : 0
  • Publié le : 31 décembre 2011
Lire le document complet
Aperçu du document
2. CHANTS D’OMBRE
Léopold Sédar Senghor accumule dans Chants d’Ombre les souvenirs d’un passé lointain, couvrant surtout les sept premières années de son enfance, période qui n’a pas été affectée d’une corruption extérieure. Le poète réussit à ressusciter ses innombrables moments édéniques pour se remettre, à l’heure présente, du déséquilibre psychologique qui le secoue. En effet, Chants d’Ombrea été composé en France à l’époque où Senghor était amené à y poursuivre ses études supérieures. Sa présence dans le pays colonisateur sème le malaise dans son âme. Outre qu’il souffre de sa condition d’exilé, le plaçant loin de son propre terroir, le poète se sent également confronté à une crise d’identité exacerbée par l’ignorance et le mépris de ses « frères aux yeux bleus ». En effet, cesderniers avaient refusé à l’Africain toute capacité de jugement esthétique, voire toute aptitude aux modes de connaissance scientifiques. Leurs jugements dans l’ensemble réduisaient la civilisation africaine à l’état primitif, marquant par là son infériorité par rapport à la civilisation occidentale, sinon son inexistence. Et à l’heure où Senghor se penchait sur ses premiers poèmes, l’entreprised’annihilation de la civilisation africaine, en faveur du rationalisme occidental, battait encore son plein dans l’étendue des pays colonisés. Et voilà que le poète noir, placé au milieu de deux situations antinomiques, avec la volonté d’affirmer son identité au sein d’un monde hostile à sa civilisation, devait faire part de leur coexistence. Dans un premier temps, Senghor s’est donné la tâche demanifester les valeurs de la culture noire dans tous ses aspects. Pour ce faire, il procède à un retour aux sources pour renouer le lien ombilical qui a une fois existé entre son peuple et lui-même.
Le besoin de se replacer dans un cadre africain anticipe le choix du poète de se préserver contre toute tentative d’assimilation à la culture de l’Autre. C’est ainsi que Senghor, soumis à l’épreuve du choixentre Soukeïna, symbolisant la Négritude et Isabelle, le monde blanc, confesse dans « Que m’accompagnent koras et balafong » : « J’ai choisi mon peuple noir peinant, mon peuple paysan, toute la race paysanne par le monde » (p. 30).
L’orientation devant la bipolarisation que le poète dessine dans Chants d’Ombre devient moins nette à quelques endroits des poèmes, car sa volonté de pardonner, aprèsavoir récriminé contre la France, l’amène souvent à la réconciliation et à l’acceptation de l’Autre. Marcien Towa souligne dans sa thèse cette attitude particulière du poète en insistant sur un point :
« Outre l’amour chrétien des ennemis et le devoir de fraternité universelle, le poète, levant le voile sur un coin de sa vie privée, nous confie que son comportement politique suit aussi lespéripéties de ses aventures passionnelles : "A cause aussi des mains de rosée, le soir, le long de mes joues brûlantes" » [14].
Loin du sarcasme de Towa, nous recommandons plutôt d’être saisi par l’intention première de Senghor d’illuminer son lecteur par la richesse des traditions africaines sans pour autant nier celles d’autrui. Ainsi, se tenant plus près de son Afrique, Senghor expose le culte desAncêtres auquel il a été initié, l’harmonie familiale dans laquelle il a été bercé et le sens de l’honneur qui marque l’identité des anciens régimes africains. Ces éléments thématiques, fort utiles à la définition de la Négritude, abondent dans le premier recueil de Senghor et mériteraient qu’on en fasse la glose.
« In Memoriam », le poème d’ouverture de Chants d’Ombre, annonce la Toussaint, fêtecatholique en l’honneur de tous les saints, sans que Senghor s’attarde dans son élégie à les louer :
« C’était hier la Toussaint, l’anniversaire solennel du Soleil
Et nul souvenir dans aucun cimetière » (p. 7).
Sa préoccupation personnelle demeure l’état de confinement dans lequel il se trouve. Faisant état de distinction entre lui-même et « [ses] semblables au visage de pierre »,...
tracking img