Au front, anne tristan

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  • Publié le : 14 décembre 2010
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INTRODUCTION (p. 9-20)
L’histoire véridique d’Anne G., chômeuse à Marseille (Au Front, 1987)
Marseille, 12 janvier 1987, 17 h 30. Je pensais à cet instant depuis 6 mois, je l’avais préparé minutieusement durant 6 semaines; la veille, je répétais tous mes gestes, mes paroles, imaginant des scénarios fous, prévoyant les pires catastrophes.
J’avais tort de m’inquiéter.
Rue de Rome : entréediscrète, à peine visible, coincée entre 2 devantures de magasins = section centrale du FN. Pour la 20ième fois, je passe devant, sans entrer. Je me rassure en me disant que la rue est passante: personne n’a dû remarquer mon manège. Enfin, ma main se décide à tourner la poignée. Je me retrouve face à un escalier aux marches hautes et astiquées. Le local est au 2ième. Sur le palier, des bruits de voixs’échappent d’une porte entrebaîllée. Il faut résister à cette envie de fuir, de revenir demain... Je frappe. Pourvu qu’il y ait des femmes. (p.9) Je m’accroche à cette idée: je serai moins effrayée si je trouvais là des gens de mon sexe, Mais c’est une voix mâle qui, joyeusement, me répond.
«Entrez !» Les jambes cotonneuses, je m’avance vers 3 hommes assis au milieu d’une grande pièce à peinemeublée. Sans interrompre leur conversation, ils me suivent du regard. 2 frôlent la cinquantaine, un trapu nerveux et un brun à lunettes. Un jeune homme pâle les écoute sans broncher. Je reste plantée à côté du bureau, sans rien dire ni faire. L’un d’eux interrompt enfin son propos:
--Asseyez-vous, mademoiselle, n’ayez pas peur.
--C’est que je suis intimidée.
--Faut pas, allez, qu’est-ce qu’ilvous faudrait?
Alors, d’une traite, comme on se débarrasse d’un poids trop lourd, je leur demande comment procéder pour adhérer. Aussitôt, les 3 visages s’illuminent d’un sourire radieux et le brun à lunettes s’exclame:
--Ah, mais mademoiselle, c’est très facile. Claude va vous donner une demande d’adhésion à remplir
Le jeune homme se lève en silence, ouvre un tiroir, en sort un formulaire, etentreprend de m’expliquer comment m’y prendre. Ses 2 compagnons ont repris leur échange, à voix basse, pour ne pas déranger.
--Alors, vous mettez votre nom, votre adresse, votre âge comme c’est indiqué, et puis, après, vous mentionnez si vous réglez en chèque ou en espèces. (p.10) Vous avez 3 formules d’adhésion possibles : une de soutien à 1.200 francs (200,00€) pour l’année, une à 500 francs(75,00 €) ou la simple à 200 francs (30,00 €).
Je n’en reviens pas : c’est donc si facile d’adhérer au FN ! 6 mois durant, j’ai songé à cet instant: comme s’il s’agissait d’un débarquement sur la lune. Et il me suffit de remplir un tout petit papier, de choisir mon prix ! Car j’arrive bien d’une autre planète, celle des adversaires du Front, de ses détracteurs[1] qui décèlent dans son sillage desrelents xénophobes[2], racistes, antisémites.
Il y a 4 ans (1983), quand Le Pen ne hantait pas encore les écrans de télévision, je croyais que son parti ne serait jamais qu’un repaire de marginaux, de petites frappes, de tortionnaires nostalgiques de l’Algérie et, à la rigueur, de vieilles filles aigries. Depuis, des foules se sont mises à applaudir aux idées du Front et 8%, puis 9%, puis 11%d’électeurs ont voté pour lui. Désormais, il a des députés à Strasbourg et à Paris, des conseillers municipaux et régionaux un peu partout, une place respectable et reconnue dans le débat politique, au point que le score de son chef à l’élection présidentielle de 1988 hypothèque les résultats de la droite tout entière.
Mes stéréotypes[3] ont explosé: les lepénistes sont devenus ces gens que je croisaisdans la rue. Je les ai d’abord regardés tantôt comme des monstres, tantôt comme des caricatures de «beaufs». (p.11) C’était selon mon humeur, qui oscillait entre l’inquiétude et la dérision[4]. Puis j’ai voulu en avoir le coeur net. Il me fallait savoir de quelle pâte étaient faits ces concitoyens, ces contemporains qui se rallient à une idéologie que je rejette en bloc.
J’ai donc tout quitté,...
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