Balza et la petite tailleuse chinoise

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  • Publié le : 14 septembre 2010
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La Veuve Aphrodissia

On l'appelait Kostis le Rouge parce qu'il avait les cheveux roux, parce qu'il s'était chargé la conscience d'une bonne quantité de sang versé, et surtout parce qu'il portait une veste rouge lorsqu'il descendait insolemment à la foire aux chevaux pour obliger un paysan terrifié à lui vendre à bas prix sa meilleure monture, sous peine de s'exposer à diverses variétés demorts subites. Il avait vécu terré dans la montagne, à quelques heures de marche de son village natal, et ses méfaits s'étaient longtemps bornés à divers assassinats politiques et au rapt d'une douzaine de moutons maigres. Il aurait pu rentrer dans sa forge sans être inquiété, mais il était de ceux qui préfèrent à tout la saveur de l'air libre et de la nourriture volée. Puis deux ou trois meurtres dedroit commun avaient mis sur le pied de guerre les paysans du village; ils l'avaient traqué comme un loup et forcé comme un sanglier. Enfin, ils avaient réussi à s'en saisir dans la nuit de la Saint-Georges, et on l'avait ramené au village en travers d'une selle, la gorge ouverte comme une bête de boucherie, et les trois ou quatre jeunes gens qu'il avait entraînés dans sa vie d'aventures avaientfini comme lui, troués de balles et percés de coups de couteau. Les têtes plantées sur des fourches décoraient la place du village; les corps gisaient l'un sur l'autre à la porte du cimetière; les paysans vainqueurs festoyaient, protégés du soleil et des mouches par leurs persiennes fermées; et la veuve du vieux pope que Kostaki avait assassiné six ans plus tôt, sur un chemin désert, pleurait danssa cuisine tout en rinçant les gobelets qu'elle venait d'offrir pleins d'eau-de-vie aux paysans qui l'avaient vengée.
La veuve Aphrodissia s'essuya les yeux et s'assit sur l'unique escabeau de la cuisine, appuyant sur le rebord de la table ses deux mains, et sur ses mains son menton qui tremblait comme celui d'une vieille femme. C'était un mercredi, et elle n'avait pas mangé depuis dimanche. Il yavait trois jours aussi qu'elle n'avait pas dormi. Ses sanglots réprimés secouaient sa poitrine sous les plis épais de sa robe d'étamine noire. Elle s'assoupissait malgré elle, bercée par sa propre plainte; d'un sursaut, elle se redressa : ce n'était pas encore pour elle le moment de la sieste et de l'oubli. Pendant trois jours et trois nuits, les femmes du village avaient attendu sur la place,piaillant à chaque coup de feu répercuté dans la montagne par l'orage de l'écho; et les cris d'Aphrodissia avaient jailli plus haut que ceux de ses compagnes, comme il convenait à la femme d'un personnage aussi respecté que ce vieux pope couché depuis six ans dans sa tombe.
Elle s'était trouvée mal quand les paysans étaient rentrés à l'aube du troisième jour avec leur charge sanglante sur une muleéreintée, et ses voisines avaient dû la ramener dans la maisonnette où elle habitait à l'écart depuis son veuvage, mais, sitôt revenue à elle, elle avait insisté pour offrir à boire à ses vengeurs.
Les jambes et les mains encore tremblantes, elle s'était approchée tour à tour de chacun de ces hommes qui répandaient dans la chambre une odeur presque intolérable de cuir et de fatigue, et commeelle n'avait pu assaisonner de poison les tranches de pain et de fromage qu'elle leur avait présentées, il lui avait fallu se contenter d'y cracher à la dérobée, en souhaitant que la lune d'automne se lève sur leurs tombes.
C'est à ce moment-là qu'elle aurait dû leur confesser toute sa vie, confon dre leur sottise ou justifier leurs pires soupçons, leur corner aux oreilles cette vérité qu'il avaitété à la fois si facile et si dur de leur dissimuler pendant dix ans son amour pour Kostis, leur première rencontre dans un chemin creux, sous un mûrier où elle s'était abritée d'une averse de grêle, et leur passion née avec la soudaineté de l'éclair par cette nuit orageuse; son retour au village, l'âme tout agitée d'un remords où il entrait plus d'effroi que de repentir; la semaine into lérable...
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