Beaud

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  • Publié le : 21 décembre 2011
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Ducharme: Monsieur Dumontais, vous êtes né en 1958 dans la banlieue est de Montréal. Après des études en philosophie et en littérature à l'Université de Montréal, vous devenez concepteur-rédacteur en publicité avant de vous mettre à votre compte. Et voilà que, une fois vos quarante ans bien sonnés, vous lancez le site Dialogus, un site qui nous permet de correspondre avec des personnalitésdisparues. Le site fonctionne bien. Il est cité en exemple dans de nombreuses écoles de la Francophonie, et le journal Le Monde y consacre un article élogieux. Le succès du site a même poussé un éditeur à publier une collection Dialogus. Cinq titres ont été publiés jusqu'à maintenant. Alors dites-moi ce qui vous a pris de publier coup sur coup deux romans en 2004: L'empêcheur chez Stanké et Le parachutede Socrate chez Hurtubise HMH. Ce dernier vient d'ailleurs de paraître en anglais (The Parachute) chez Key Porter Books à Toronto.

Dumontais: Ce qui m’a pris, comme vous dites, c’est que j’ai décidé de faire ce que j’avais envie de faire depuis très longtemps : écrire pour moi-même. Il faut comprendre que le boulot de concepteur-rédacteur, en publicité, ça consiste en grande partie à écrirepour les autres. On vous donne un véhicule, qui peut être un dépliant, une brochure, une annonce-journal, un message-radio. On vous donne un produit ou un service, puis une argumentation. De là, il vous reste à trouver le ton, le style, et puis les mots. Le moins de mots possible, d’ailleurs, car les gens ne sont pas payés pour lire les annonces. Peu de mots mais des mots qui vendent. C’est ça, lapub. Vingt-cinq ans à écrire pour les autres, ça donne forcément des envies de liberté. Mais ce n’est pas très facile de s’y mettre car un briqueleur qui pose des briques toute la journée n’a pas forcément envie de briqueler sa propre maison la fin de semaine. Le courage et la discipline ne sont pas faciles à trouver. Puis un jour c’est cette envie de liberté qui l’emporte et on fonce. Goulûment,comme vous voyez...

Ducharme: Le courage, je veux bien… mais la discipline! Quelle est la vôtre, justement? Vous avez votre travail, votre famille et, bien entendu, Dialogus. Alors où trouvez-vous le temps d’écrire « pour vous-même »? Le matin avant le petit-déjeuner?

Dumontais: Vous versez dans le sensationnel, mon cher Ducharme. Que voulez-vous comme réponse? Que j’écris dans le bain? Lanuit, à la chandelle? Dans un bar peu recommandable? Le temps, voyez-vous, il y en a de deux sortes. Il y a celui qu’on cherche, et celui qu’on trouve. Voyez les enfants! Ils ne trouvent jamais le temps de se laver, de se brosser les dents, de dormir... Mais le temps de jouer, celui-là, ils sont même capables d’en inventer! Nous sommes tous des enfants. Ce qu’on n’aime pas faire, ce qui est unecorvée, non, on n’a pas le temps. On ne trouve pas. Pour ce qui nous passionne, par contre, le voilà qui se pointe et même qui dure. La discipline, c’est de s’y mettre. De céder à la tentation tellement humaine de la farniente. Une fois devant la feuille, ou devant l’écran, le temps trouvé devient un temps retrouvé. Aussi confortable que nos vieilles pantoufles, celles dont on ne veut jamais sedébarrasser. Pour écrire, il faut sublimer la paresse...

Ducharme: Tout à fait d’accord avec votre analyse du temps. Proust, avec qui vous devez sans doute correspondre via Dialogus, ne doit certes pas se retourner dans sa tombe. Cela dit, vous nommez la discipline sans en parler, ce qui m’oblige, contrairement à mon habitude, à me montrer plus direct. Monsieur Dumontais, quelle est votrediscipline d’écriture?

Dumontais: Ma discipline? J’ai presque envie de vous dire que je n’en ai pas. Quand on écrit un livre, il nous habite tant et aussi longtemps qu’on ne décide pas que ça suffit, qu’il est terminé. De là, se rendre à la dernière ligne est moins une question de discipline que de disposition. Il y a des jours où ça ne donne absolument rien de prendre la plume : elle n’écrira rien...
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