Bergson, les deux sources de la morale et de la religion

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  • Publié le : 27 novembre 2011
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BERGSON, Les Deux Sources de la morale et de la religion

Que n'eût pas été notre enfance si l'on nous avait laissés faire ! Nous aurions volé de plaisirs en plaisirs. Mais voici qu'un
obstacle surgissait, ni visible ni tangible : une interdiction. Pourquoi obéissions-nous ? La question ne se posait guère ; nous avions pris
l'habitude d'écouter nos parents et nos maîtres. Toutefois noussentions bien que c'était parce qu'ils étaient nos parents, parce qu'ils étaient
nos maîtres. Donc, à nos yeux, leur autorité leur venait moins d'eux-mêmes que de leur situation par rapport à nous. Ils occupaient une
certaine place : c'est de là que partait, avec une force de pénétration qu'il n'aurait pas eue s'il avait été lancé d'ailleurs, le commandement.
En d'autres termes, parents et maîtressemblaient agir par délégation. Nous ne nous en rendions pas nettement compte, mais derrière nos
parents et nos Maîtres nous devinions quelque chose d'énorme ou plutôt d'indéfini, qui pesait sur nous de toute sa masse par leur
intermédiaire. Nous dirions plus tard que c'est la société. […] De ce premier point de vue, la vie sociale nous apparaît comme un système
d'habitudes plus ou moinsfortement enracinées qui répondent aux besoins de la communauté. Certaines d'entre elles sont des habitudes de
commander, la plupart sont des habitudes d'obéir, soit que nous obéissions à une personne qui commande en vertu d'une délégation
sociale, soit que de la société elle-même, confusément perçue ou sentie, émane un ordre impersonnel. Chacune de ces habitudes d'obéir
exerce une pression sur notrevolonté. Nous pouvons nous y soustraire, mais nous sommes alors tirés vers elle, ramenés à elle, comme le
pendule écarté de la verticale. Un certain ordre a été dérangé, il devrait se rétablir. Bref, comme par toute habitude, nous nous sentons
obligés.
Mais c'est une obligation incomparablement plus forte. Quand une grandeur est tellement supérieure à une autre que celle-ci est
négligeable parrapport à elle, les mathématiciens disent qu'elle est d'un autre ordre. Ainsi pour l'obligation sociale. Sa pression, comparée
à celle des autres habitudes, est telle que la différence de degré équivaut à une différence de nature. Remarquons en effet que toutes les
habitudes de ce genre se prêtent un mutuel appui. […] Chacune répond, directement ou indirectement, à une exigence sociale ; et dèslors
toutes se tiennent, elles forment un bloc. Beaucoup seraient de petites obligations si elles se présentaient isolément. Mais elles font partie
intégrante de l'obligation en général ; et ce tout, qui doit d'être ce qu'il est à l'apport de ses parties, confère à chacune, en retour, l'autorité
globale de l'ensemble. Le collectif vient ainsi renforcer le singulier, et la formule « c'est ledevoir» triomphe des hésitations que nous
pourrions avoir devant un savoir isolé. A vrai dire, nous ne pensons pas explicitement à une masse d'obligations partielles, additionnées,
qui composeraient une obligation totale. […] Une société humaine est un ensemble d'êtres libres. Les obligations qu'elle impose, et qui lui
permettent de subsister, introduisent en elle une régularité qui a simplementde l'analogie avec l'ordre inflexible des phénomènes de la vie.
Tout concourt cependant à nous faire croire que cette régularité est assimilable à celle de la nature. Je ne parle pas seulement de
l'unanimité des hommes à louer certains actes et à en blâmer d'autres. Je veux dire que là même où les préceptes moraux impliqués dans
les jugements de valeur ne sont pas observés, on s'arrange pourqu'ils paraissent l'être. Pas plus que nous ne voyons la maladie quand nous
nous promenons dans la rue, nous ne mesurons ce qu'il peut y avoir d'immoralité derrière la façade que l'humanité nous montre. On
mettrait bien du temps à devenir misanthrope si l'on s'en tenait à l'observation d'autrui. C'est en notant ses propres faiblesses qu'on arrive à
plaindre ou à mépriser l'homme. L'humanité...
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