Bergson

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  • Publié le : 7 janvier 2010
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"Pour que la pensée devienne distincte, il faut bien qu'elle s'éparpille en mots : nous ne nous rendons bien compte de ce que nous avons dans l'esprit que lorsque nous avons pris une feuille de papier, et aligné les uns à côté des autres des termes qui s'entrepénétraient. (...) La pensée qui n'est que pensée, l'oeuvre d'art qui n'est que conçue, le poème qui n'est que rêvé ne coûtent pas encorede la peine ; c'est la réalisation matérielle du poème en mots, de la conception artistique en statue ou tableau, qui demande un effort. L'effort est pénible, mais il est aussi précieux, plus précieux encore que l'oeuvre où il aboutit, parce que, grâce à lui, on a tiré de soi plus qu'il n'y avait, on s'est haussé au-dessus de soi-même. Or, cet effort n'eût pas été possible sans la matière : par larésistance qu'elle oppose et par la docilité où nous pouvons l'amener, elle est à la fois l'obstacle, l'instrument et le stimulant ; elle éprouve notre force, en garde l'empreinte et en appelle l'intensification." BERGSON

Tout d’abord, il est sûr que le travail philosophique de la pensée selon
Bergson consiste en grande partie à se dégager du langage, et Bergson nous
invite à faire ce travailpour notre propre compte. Il s’agit de penser en faisant
abstraction du langage (même si c’est le langage qui s’avèrera un opérateur
d’abstraction), afin de retrouver le concret de la pensée. Bergson s’adresse
à « une pensée qui rentre en elle-même et s’abstrait25 ». Il sollicite de son
lecteur un effort spécial, et même «violent26»: l’effort de la pensée pour rejoindre
sa propre intérioritésans s’altérer dans les médiations égarantes du langage
; l’effort pour se dégager de l’existence sociale et retrouver la vie de la
pensée, dans ce qu’elle a d’individuel, de profond, et aussi d’immédiat.

C’est là une tâche difficile, mais pas impossible,
en dépit de l’incommensurabilité du langage à l’intuition
qu’il doit servir et exposer. Elle requiert avant
tout qu’on utilise lelangage pour ce qu’il peut faire,
non pour ce qu’il ne peut pas. D’où la nécessité d’une
« critique » philosophique du langage, au sens kantien.
Cette critique commande au philosophe d’utiliser
le langage dans sa puissance d’être un signe (voire
un index ou un indice, en tout cas une structure de
renvoi qui ne se substitue pas à ce qu’elle indique),
non dans sa fonction symbolique (i.e. commereprésentation
prétendant être dans sa structure même un
modèle de ce qu’elle représente). La critique philosophique
du langage débouche alors sur un usage
philosophique du langage – qui exploite sa puissance
d’évocation et de suggestion. Cependant ce qu’il s’agit
de suggérer, ce ne sont pas des sentiments : c’est là l’affaire du poète, qui y
parvient en faisant du langage le véhicule d’unesuggestion quelque peu hypnotique29.
L’affaire du philosophe est l’intuition, i.e. une méthode, une voie
d’accès à la connaissance. La puissance qu’a le langage de suggérer, donc de
faire signe vers, doit se mettre au service de l’exigence de précision propre à
la philosophie30. D’autre part, la connaissance doit être exacte – entendons
par là que sans faire concurrence à la science,l’intuition philosophique ne
peut la contredire sur les points où elle la rencontre, justement parce que l’intuition
prétend servir une connaissance sui generis, la métaphysique. Le seul
moyen qu’une intuition a de vérifier son exactitude est de se développer
jusqu’à des conséquences qui rejoignent le plan des faits. Ce développement
est un travail d’analyse, pour lequel le langage est un instrument àla fois
nécessaire et adéquat.

Eu égard à ces deux exigences de précision et d’exactitude, l’intuition
comme méthode de la connaissance philosophique ne peut faire l’économie du moment de l’analyse. « Pour que la pensée devienne distincte, il faut
bien qu’elle s’éparpille en mots31» : seul le verbe « s’éparpille » nous indique
que cette phrase est de Bergson, non de Hegel. L’intuition...
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