Bibliothèque et archives nationales du québec, fonds jacques ferron, mns 424, boîte 11, chemise 2.

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[Rivière-Madeleine, février 1948 ]

Tendre Merluche,

Je n'ai pas, pour une semaine, écrit une seule ligne; j'étais en rac dans les bas du comté. Être en rac, c'est être en panne. On m'en a tiré,me voici de retour. Et pour me faire la main, je songe à toi; pour me faire la main, et non pour autre chose, car tu ne mérite pas que je t'écrive, muette que tu es.

Dans le bas du comté estSaint-Yvon, bourgade où les cochons abondent. Ils passent l'hiver dehors, et comme ce sont de bonnes bêtes, quand il fait beau, pour rendre grâce à Dieu, ils font l'amour et si souvent que c'en estréjouissant. Les truies, tout en ayant l'air réservé, ne sont jamais cruelles; les verrats sont moins décents, ils grognent, ils s'agitent autour de la dame de leur cœur; celle-ci leur dit : «mangeons dufoin». Mais ce n'est pas leur affaire; ils font tant et si bien que Dame Truie en est séduite; elle offre son cœur et son échine au gai vera [sic]. Et l'on a la bête à six pattes qui figure sur l'Armorialde Saint-Yvon, car elle est la caractéristique de ce bourg.

Ces cochons sont réjouissants, ai-je dit, mais ils peuvent être gênants. Ils m'ont gêné. Et pour le comprendre, il faut que tu saches queje suis un notable des lieux, Monsieur le Docteur de la Madeleine, et les écoliers ont reçu la consigne de me saluer comme le curé. Or donc, Monsieur le Docteur de la Madeleine, dans sa grande capotemilitaire qui lui traîne sur les talons, coiffé de son bonnet de castor et pénétré de son importance, s'en allait aux malades. Il marchait lentement, gravement; les chiens, dans leurs nichesenneigées, le regardaient passer avec admiration, mais Monsieur le docteur ne daignait même pas les voir. Chemin faisant, il entend un bruit derrière lui; il se retourne : c'est un gros cochon hilare qui lesuit. Le bruit augmente : au premier un second cochon s'est joint, et un troisième, et un quatrième. L'un après l'autre, la bouche fendue jusqu'aux oreilles, ils s'attachent aux pas augustes de...