Boule de suif

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  • Publié le : 29 octobre 2010
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La parurE
Guy de Maupassant

C’
était une de ces jolies et charmantes filles, nées, comme par une erreur du destin, dans une famille d'employés. Elle n'avait pas de dot, pas d'espérances, aucun moyen d'être connue, comprise, aimée, épousée par un homme riche et distingué; et elle se laissa marier par un petit commis du Ministère de l'Instruction publique.

Elle fut simple, ne pouvant êtreparée; mais malheureuse comme une déclassée; car les femmes n'ont point de caste ni de race, leur beauté, leur grâce et leur charme leur servant de naissance et de famille. Leur finesse native, leur instinct d'élégance, leur souplesse d'esprit, sont leur seule hiérarchie, et font des filles du peuple les égales des plus grandes dames.

Elle souffrait sans cesse, se sentant née pour lesdélicatesses et tous les luxes. Elle souffrait de la pauvreté de son logement, de la misère des murs, de l'usure des sièges, de la laideur des étoffes. Toutes ces choses, dont une autre femme de sa caste ne se serait même pas aperçue, la torturaient et l'indignaient. La vue de la petite Bretonne qui faisait son humble ménage éveillait en elle des regrets désolés et des rêves éperdus. Elle songeait auxantichambres muettes, capitonnées avec des tentures orientales, éclairées de hautes torchères de bronze, et aux deux grands valets en culotte courte qui dorment dans les larges fauteuils, assoupis par la chaleur lourde du calorifère. Elle songeait aux grands salons vêtus de soie ancienne, aux meubles fins portant des bibelots inestimables, et aux petits salons coquets, parfumés, faits pour lacauserie de cinq heures avec les amis les plus intimes, les hommes connus et recherchés dont toutes les femmes envient et désirent l'attention.

Quand elle s'asseyait, pour dîner, devant la table ronde couverte d'une nappe de trois jours, en face de son mari qui découvrait la soupière en déclarant d'un air enchanté : "Ah ! le bon pot-au-feu ! Je ne sais rien de meilleur que cela..." elle songeaitaux dîners fins, aux argenteries reluisantes, aux tapisseries peuplant les murailles des personnages anciens et d'oiseaux étranges au milieu d'une forêt de féerie; elle songeait aux plats exquis servis en des vaisselles merveilleuses, aux galanteries chuchotées ou écoutées avec un sourire de sphinx, tout en mangeant la chair rose d'une truite ou des ailes de gelinotte.

Elle n'avait pas detoilettes, pas de bijoux, rien. Et elle n'aimait que cela; elle se sentait faite pour cela; elle eût tant désiré plaire, être enviée, être séduisante et recherchée.

Elle avait une amie riche, une camarade de couvent qu'elle ne voulait plus aller voir, tant elle souffrait en revenant. Et elle pleurait pendant des jours entiers, de chagrin, de regret, de désespoir et de détresse. Or, un soir, sonmari rentra, l'air glorieux et tenant à la main une large enveloppe.

"Tiens, dit-il, voici quelque chose pour toi."

Elle déchira vivement le papier et en tira une carte imprimée qui portait ces mots :

"Le ministre de l'Instruction publique et Mme G. Ramponneau prient M. & Mme Loisel de leur faire l'honneur de venir passer la soirée à l'hôtel du ministère, ce lundi 18 janvier."

Au lieud'être ravie, comme l'espérait son mari, elle jeta avec dépit l'invitation sur la table, murmurant :

"Que veux-tu que je fasse de cela ?"

- Mais, ma chérie, je pensais que tu serais contente. Tu ne sors jamais, et c'est une occasion, cela, une belle ! J'ai eu une peine infinie à l'obtenir. Tout le monde en veut; c'est très recherché et on n'en donne pas beaucoup aux employés. Tu verras làtout le monde officiel."

Elle le regardait d'un oeil irrité, et elle déclara avec impatience:

"Que veux-tu que je me mette sur le dos pour aller là ?"

Il n'y avait pas songé; il balbutia :

"Mais la robe avec laquelle tu vas au théâtre. Elle me semble très bien, à moi..."

Il se tut, stupéfait, éperdu, en voyant que sa femme pleurait. Deux grosses larmes descendaient lentement des...
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