Brutalisation des soldats

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  • Publié le : 11 décembre 2011
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DL Histoire

1 La Grande Guerre a-t-elle brutalisé les sociétés européennes ?

"La guerre brutalise les hommes, au double sens du terme : elle les atteint dans leur chair et dans leur âme, elle les rend brutaux aussi" [1]. Cette phrase résume en elle-même l'approche historiographique récente de la Grande Guerre proposée, depuis plus d'une dizaine d'années, par les historiens européens duCentre de recherche de l'Historial de la Grande Guerre, créé en 1989. Elle réside avant tout dans la volonté commune de ces historiens de s'extraire de l'historiographie de l'immédiat après-guerre et des années 1930 - "tu n'as rien vu dans les années vingt et trente" [2] - car elle a procédé, selon eux, à une histoire victimisante de la guerre, une histoire-bataille "vue d'en haut", où la violence deguerre est aseptisée, posant un "écran conceptuel" qui rend la Première Guerre mondiale et ses conséquences sur les sociétés belligérantes incompréhensibles. Les années 1970 et 1980, marquées par l'ouverture progressive des archives, correspondent au renouveau historiographique de la Première Guerre mondiale, avec notamment les thèses de J. J. Becker sur les Français dans la Grande Guerre et celled'A. Prost sur les ancien combattants. 

Les historiens s'intéressent dès lors davantage à la guerre vécue "d'en bas, celle descombattants, en privilégiant les dimensions anthropologiques et culturelles de la violence de guerre. La "culture de guerre", ce "corpus de représentations du conflit cristallisé en un véritable système donnant à la guerre sa signification profonde" [3], se trouve aucœur de cette analyse de la Grande Guerre. En effet, pour ces historiens, la question décisive posée par la Grande Guerre a trait aux "possibilités mentales" des millions d'hommes qui y ont participé. C'est dans les mentalités que la guerre a atteint son degré de brutalité sans précédent.
Cet axe de recherche a ainsi permis d'aborder l'analyse des nouvelles formes de la guerre mais aussi, etpeut-être surtout, d'étudier la question des sociétés en guerre, c'est-à-dire le front et l'arrière qui deviennent indissociables dans la compréhension de la Grande Guerre. Plus récemment, la Première Guerre mondiale est devenue l'objet d'une analyse comparée avec la Seconde Guerre mondiale, au point de contextualiser la deuxième dans la continuité de la violence de guerre de la première, afin d'en faireressortir le franchissement de seuils de violence entre les deux.
 
C'est dans cette même perspective que l'historien américain G. Mosse a d'ailleurs forgé le concept de "brutalisation", au sens anglo-saxon de "rendre brutal", afin de caractériser le tournant culturel suscité par le premier conflit mondial ainsi que les répercussions sur l'Europe de l'entre-deux-guerres. Il est intéressant deremarquer que son ouvrage Fallen soldiers. Reshaping the memory of the world wars fut traduit en français en 1999 : De la Grande Guerre au totalitarisme, la brutalisationdes sociétés européennes. L'introduction des concepts de totalitarisme et debrutalisation, opérant ainsi un glissement de sens par rapport au titre initial de l'ouvrage, soulève en lui-même les questions fondamentales quis'inscrivent au cœur du sujet soumis à notre réflexion. G. Mosse s'attache à montrer le poids de l'"expérience de guerre" dans la "brutalisation du champ politique", en particulier lorsdes premières années de l'Allemagne de Weimar, et corrélativement, son rôle primordial dans l'avènement du nazisme, afin de procéder ensuite à une généralisation de cette thèse, présentée comme une histoire anthropologique etculturelle de la Grande Guerre et de ses effets sur les sociétés européennes d'après-guerre.
Ce qui frappe dès lors, c'est l'impression d'homogénéité que le terme de [brutalisation] véhicule, de telle sorte que toutes les sociétés européennes, sans exception, auraient été "brutalisées" de la même façon par la guerre. Cependant, force est de reconnaître que les sociétés ont vécu l'expérience...
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