Cchamois549

Disponible uniquement sur Etudier
  • Pages : 39 (9588 mots )
  • Téléchargement(s) : 0
  • Publié le : 30 mai 2010
Lire le document complet
Aperçu du document
anthropologie de la nature M. Philippe D, professeur

Sous l’intitulé « Ontologie des images », le cours de cette année reprenait le chantier ouvert en 2005-2006 sur la question de la figuration envisagée dans une perspective anthropologique et comparative. Par figuration, on rappelle qu’il faut comprendre cette activité universelle, et spécifiquement humaine, de production,d’aménagement, d’ornementation ou de mise en situation d’un objet, ou d’un ensemble d’objets, inorganique ou vivant, en vue d’en faire une image fonctionnant comme un signe à la fois iconique et indiciel (pour reprendre la terminologie de Peirce). Si la ressemblance est la modalité iconique que l’histoire de l’art européen nous a rendu la plus familière, elle est loin d’être aussi commune ailleurs. Il arrivesouvent que l’icone figure un objet que personne n’a jamais vu, le plus souvent une divinité, à qui sont imputées des qualités dont la reconnaissance dans une image est tributaire de l’identification de celle-ci au prototype qu’elle figure. Ces qualités peuvent n’être pas uniquement plastiques ; ainsi en est-il des boli, objets informes en glaise utilisés dans un culte jadis commun dans la vallée duNiger et qui sont la figuration iconique d’une « puissance », non pas en ce que ces images lui ressemblent, puisque cette puissance n’a elle-même pas de forme stable, mais en ce qu’elles rendent précisément tangible la propriété qu’a cette puissance de changer sans cesse de figure (J.-P. Colleyn, « Un élégant quadrupède », 2009) ; le boli « représente » donc, non pas au sens où il dépeint de façonréaliste un prototype irreprésentable, mais au sens où un mandataire est dit représenter un mandant. Pour qu’il y ait figuration, et non simple mimesis, il faut en outre que les images opèrent comme des signes indiciels, c’est-à-dire interprétables non plus seulement en fonction d’une similitude de qualités avec un prototype, mais aussi en vertu de la connexion directe que ces images évoquententre l’objet dénoté et les sens ou la mémoire de la personne pour laquelle elles servent de signes ; les images deviennent alors, par contiguïté avec les désirs et les aspirations de ceux qui les ont fabriquées et utilisées, comme dotées elles-mêmes d’une « agence » (au sens de l’anglais

522

PHILIPPE DESCOLA

agency), c’est-à-dire pourvues d’une autonomie et d’une capacité à agir danslesquelles prend sa source la fascination qu’elles exercent sur nous. A. Gell a donné un certain retentissement à cette conception de l’image comme agent intentionnel, notamment parce qu’il a eu le mérite d’en explorer méthodiquement les conséquences et d’en préciser les conditions cognitives de fonctionnement (Art and Agency, 1998). Mais l’idée en elle-même n’est pas nouvelle ; on la trouve nettementformulée dès les premières décennies du e siècle (M. Verworn, Die Anfänge der Kunst, 1920) et déclinée ensuite de diverses manières par des historiens de l’art, M. Baxandall, D. Freedberg ou W.J.T. Mitchell, par exemple. Ainsi entendue, l’agence dont on crédite les images est une notion purement relationnelle, donc dépourvue de contenu ontologique intrinsèque : tout ce qui est en position d’agentà l’égard d’un patient – ainsi une image vis-à-vis d’un spectateur – exerce une agence déléguée parce qu’il constitue une interface matérielle entre des intentionnalités réelles ou supposées, que celles-ci soient imputées au créateur humain de l’objet ou aux entités qu’elle figure ou qui sont réputées en être la source. Mais le fait que l’image en tant que signe indiciel se dérobe à toutecaractérisation ontologique de son essence, autrement dit le fait qu’elle ne puisse pas être distinguée d’autres sortes d’artefacts par des propriétés symboliques qui lui appartiendraient en propre, ne signifie pas pour autant qu’elle ne puisse pas rendre visibles des propriétés ontologiques plus générales. L’hypothèse servant de fil directeur au cours est précisément que certaines images révèlent,...
tracking img