Ce n'est pas ce qui est regardé qui definit la poésie, mais le regard du poète

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  • Publié le : 23 mars 2010
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Introduction
Poème extrait de « L’ignorant ».

Composé de 27 alexandrins, distribué en trois parties de longueurs inégales, que ne fait pas apparaître la disposition du texte dans l’édition de poche, puisque le blanc qui sépare le 19e et le 20e vers n’est pas sensible à l’oeil.

Ce texte définit « le travail du poète » en ayant successivement recours à une définition (v 1 à 4), un brefrécit à valeur d’exemple (v 5 à 11), un questionnement hypothétique suivi d’une adresse imaginaire (v 12 à 19) et une conclusion-déduction qui se clôt par une ultime image (v 20 à 27).

On observera que Jaccottet mêle dans ce texte, comme souvent, la méditation à des éléments de narration, de description et de dialogue et que sans aller jusqu’à l’allégorie il se plaît à donner figure symboliquementà des entités abstraites.



« L’ouvrage d’un regard »
De façon surprenante, et comme en prenant à contrepied l’effet d’attente induit par le titre, le début du poème substitue à l’attendu « travail du poète » l’ouvrage d’un regard : une équivalence implicite est proposée entre « ouvrage d ‘un regard » et « travail du poète ». Un sens est donc élu entre tous, le poète est identifié parsynecdoque à son regard. Encore n’est-il pas ici question d’une identification absolue ou restrictive, puisque le caractère indéterminé de la formule (« un regard ») conduit aussi bien à entendre qu’il sera ici question du regard humain en général. Voici qu’en poésie, ce regard devient artisan : il travaille.

Les quatre premiers vers définissent la tâche ou le devoir du poète comme « ouvraged’un regard », c’est-à-dire travail de l’œil, et plus spécifiquement maintien d’une attention en dépit de la fatigue (« d’heure en heure affaibli ») à la fois due au temps de l’existence et à la situation propre du « poète tardif » qui ne saurait se prétendre visionnaire ou voyant à la façon de ses prédécesseurs (Hugo, Rimbaud…). Ce regard s’inscrit directement dans la temporalité : c’est un regarddans le temps, voire qui coïncide avec le temps même de vivre. Ce n’est pas un regard illuminé ou surplombant. Quatre infinitifs, ayant une valeur définitoire forte ( « rêver », « veiller », « former », « appeler » vont préciser la nature, le travail et la portée de ce travail de l’œil.

Cet « ouvrage du regard » est précisé d’abord par une double négation : il n’est ni celui de la rêverie nicelui de l’élégie. « Rêver », ce serait en effet se détourner de la vie réelle au profit du songe. S’égarer donc, se perdre, se fuir… L’expression « Former des pleurs » use d’un verbe d’ordinaire propre au vocabulaire du dessin ou de l’architecture pour suggérer le travail propre à l’écriture élégiaque telle qu’elle met en forme la plainte. Ecrire un poème serait alors se retourner mélancoliquementvers le passé et se désespérer du passage du temps : à cela Jaccottet se refuse. Si sa poésie considère la finitude, ce n’est jamais pour en faire entendre la plainte ; c’est toujours pour y déterminer une conduite, une tenue.

Un troisième infinitif, « veiller » vient définir positivement cet « ouvrage du regard » : rester ouvert et attentif, à la façon de l’œil du berger ayant en charge quelquetroupeau. Cette figure de la veillée, voire de la veilleuse, est souvent présente sous la plume de PJ qui terminait par exemple son discours de remerciement pour le prix Rambert par l’évocation d’un poète installé dans une cave obscure et « ne parvenant qu’à grand-peine à préserver la flamme d’une bougie de quelque tempête soufflant jusque dans son souterrain avec rage et sans relâche » (Unetransaction secrète, p. 296). Cette image se retrouve, quasiment telle quelle, à la fin de ce poème.

Encore ne s’agit-il pas seulement d’un regard qui veille, mais également d’un regard qui appelle. La formule paraît curieuse : elle fait valoir un regard-voix qui devient bien par là-même comme l’organe même de la poésie, laquelle est à la fois ouverture de l’œil et de la parole, une forme...
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