Chaplin

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  • Publié le : 8 mai 2011
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Les secrets du rire
Dans ce texte écrit en 1918, Chaplin s'explique sur ses techniques burlesques : exploiter le ridicule, observer des scènes de la vie quotidienne, provoquer sans cesse contrastes et surprises.
Partout où je rencontre des gens qui me demandent de leur expliquer le secret de « faire rire mon monde », je me trouve toujours mal à mon aise, et cherche généralement à me dérober.Il n'y a pas plus de mystère dans mon comique sur l'écran qu'il n'y en a dans celui d'Harry Lauder pour faire rire son public. Il se trouve que tous les deux nous savons quelques vérités simples sur le caractère de l'homme et dont nous nous servons dans notre métier. Et, quand tout est dit et fait, au fond de tout succès il n'y a qu'une connaissance de la nature humaine, qu'on soit marchand,hôtelier, éditeur ou acteur. Le fait sur lequel je m'appuie plus que sur tout autre, par exemple, est celui qui consiste à mettre le public en face de quelqu'un qui se trouve dans une situation ridicule et embarrassante.
Le seul fait d'un chapeau qui s'envole n'est pas risible. Ce qui l'est, c'est de voir son propriétaire courir après, ses cheveux au vent, et les basques de son habit flottant. Quand unhomme se promène dans la rue, cela ne prête pas à rire. Placé dans une situation ridicule et embarrassante, l'être humain devient un motif de rire pour ses congénères. Toute situation comique est basée là-dessus. Les films comiques ont eu un succès immédiat parce que la plupart représentaient des agents de police tombant dans les trous d'égout, trébuchant dans des seaux de plâtriers, tombant d'unwagon et soumis à toutes sortes de tracas. Voilà des gens représentant la dignité du pouvoir souvent très imbus de cette idée, qu'on ridiculise et dont on se moque, et la vue de leurs aventures touche deux fois plus l'envie de rire du public que s'il ne s'était agi que de simples citoyens subissant les mêmes avatars. Encore plus drôle est la personne ridiculisée qui, malgré cela, se refuse àadmettre qu'il lui arrive quelque chose d'extraordinaire et s'entête à garder sa dignité. Le meilleur exemple est fourni par l'homme ivre qui, dénoncé par son langage et sa démarche, veut nous convaincre très dignement qu'il est à jeun. Il est beaucoup plus drôle que l'homme franchement joyeux qui montre carrément son ivresse et se moque qu'on s'en aperçoive. L'ivrognerie sur la scène est généralementlégère avec une tentative de dignité, car les metteurs en scène ont appris que cette prétention est drôle.
C'est pourquoi tous mes films reposent sur l'idée de m'occasionner des embarras pour me fournir l'occasion d'être désespérément sérieux dans ma tentative, de paraître un très normal petit gentleman. C'est pourquoi, en si fâcheuse posture que je me trouve, ma grande préoccupation est toujoursde ramasser de suite ma canne, de redresser mon chapeau melon et d'ajuster ma cravate, même si je viens de tomber sur le crâne. Je suis si sûr sur ce point que je ne cherche pas seulement à me mettre moi-même dans des situations embarrassantes, mais je tiens aussi à y placer les autres.
Lorsque j'agis ainsi, je m'efforce toujours d'économiser mes moyens. Je veux dire par là que lorsqu'un seulévénement peut provoquer à lui seul deux éclats de rire séparés, il vaut bien mieux que deux faits séparés. Dans The Adventurer (Chariot s'évade) j'y réussis en me plaçant sur un balcon où je mange une glace avec une jeune fille. A l'étage au-dessous, je place une dame forte, respectable et bien habillée, à une table. Alors, en mangeant ma glace, je laisse tomber une cuillerée qui glisse à travers monpantalon et, du balcon, vient tomber dans le cou de la dame. Le premier rire est engendré par mon propre embarras; le second, et de beaucoup le plus grand, résulte de l'arrivée de la glace sur le cou de la dame qui hurle et se met à sauter. Un seul fait a servi, mais il a mis dans l'embarras deux personnes et a déclenché deux éclats de rire.
Si simple que ceci semble, il y a deux éléments...
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