Charles de gaulle

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  • Publié le : 11 mai 2011
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L’éloquence de Charles de Gaulle et André Malraux,
ou la tentation de l’épopée
Le politique et l’épique sont ordinairement voués à s’opposer, parce qu’ils renvoient à deux conceptions radicalement différentes de la destinée humaine. En politique, l’efficacité est avant tout recherchée : le destin de la Cité repose entre les mains des décideurs, qui possèdent le pouvoir et en usent pour façonnerl’Histoire en fonction de leurs vœux. Parce qu’elle s’attache à la réalité concrète (celle de l’Etat), la politique est science de la matière ; Charles de Gaulle le proclame lors d’une conférence de presse : « Il n’y a pas de politique qui vaille en-dehors des réalités »1, puis quelques années plus tard dans une allocution : « La politique n’est rien d’autre que l’art des réalités »2.
Quand laprimauté est accordée au politique, l’action s’adapte aux contingences avant même d’obéir à l’Idée qui la légitime. En effet, rappelle André Malraux, « le problème principal, c’est d’abord de pouvoir agir. On peut toujours dire qu’il existe une terre de la félicité. Cela n’a d’intérêt que si l’on peut prendre un bateau pour y aller »3. La volonté d’action doit obéir à des valeurs, à une lignedirectrice qui répond à un idéal de vie pour l’homme, mais au préalable elle repose sur l’appréhension de la réalité.
A l’inverse, l’épopée privilégie l’idéal et ses aspirations sur la réalité. Le héros épique doit combattre, mais l’issue de la bataille importe peu : il suffit que soit préservée la vision du monde sur laquelle repose l’épopée, et qui renvoie à un certain nombre d’exigences – lacourtoisie, l’honneur, la fidélité. A condition de respecter ces exigences, le héros reste un héros même dans la défaite, pourvu qu’il se soit montré digne au combat.
Paradoxalement, les mêmes orateurs Charles de Gaulle et André Malraux se situent de façon récurrente dans une perspective épique. Leurs discours renvoient à une éloquence de combat, parce qu’ils interviennent à des moments detransformation de l’Histoire : la Seconde Guerre mondiale et la reconstruction, la guerre d’Algérie et l’avènement de la Cinquième République. Le verbe est épique en tant que miroir d’une réalité guerrière. Le souvenir de la Résistance et des Forces Françaises Libres fonde toute action, car il constitue le moment exemplaire d’un combat de nature métaphysique aussi bien que guerrier, dans la résistance au« mal ». Charles de Gaulle assimile le combat politique et le combat moral : durant la guerre, « Nous nous battons contre le mal »4, celui qui oppresse les individus et que représentent les camps d’extermination, parce qu’ils sont selon André Malraux « la plus terrible entreprise d’avilissement qu’ait connue l’humanité »5.
Comme dans toute épopée, le combat n’est pas recherché pour lui-même, mais pourles valeurs qu’il supporte : la lutte ne vaut que parce qu’elle cherche la libération de l’homme. Aussi le thème de la résistance apparaît-il de manière récurrente chez Charles de Gaulle et André Malraux. Topos épique par excellence, puisqu’il renvoie au combat, il supporte aisément une lecture symbolique. La référence continuelle aux chevaliers féodaux ou à leurs armes invite à orienterl’interprétation des discours dans le sens d’un combat fondé sur des valeurs morales prégnantes au Moyen-Age, la fides : honneur, fidélité et foi. C’est pourquoi le vocabulaire épique est souvent exploité. S’adressant aux membres du RPF, André Malraux s’écrie : « Je vous appelle à la chevalerie ! »6 – il va même jusqu’à faire des Français le « peuple de la chevalerie… »7… Il entoure la personne du Généralde références épiques pour mieux en accentuer la grandeur, ici en évoquant ses funérailles : « il y aura la paroisse, la famille, l’Ordre : les funérailles des chevaliers »8. Charles de Gaulle s’engage d’ailleurs dans la même voie quand il écrit que les populations de l’Empire français « voyaient, dans la France Libre, quelque chose de courageux, d’étonnant, de chevaleresque, qui leur...
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