Comment faut-il traduire ?

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Comment faut-il traduire[1] ? (Suite et fin)

Anne-Marie Widlund-Fantini

Dans une tribune publiée dans Communicate! en mars 2005, notre collègue Panayotis (Takis) Mouzourakis prenait comme point de départ de sa réflexion mon article consacré à Danica Seleskovitch et à sa Théorie Interprétative de la Traduction (TIT), publié en 2003 dans Lingua Franca, le bulletin des interprètes duParlement européen.

Takis Mouzourakis s’interroge sur la validité générale de la déverbalisation en interprétation de conférence, notion au centre de la théorie de Seleskovitch, qu’il considère surtout comme un outil de formation ; à l’époque, la réaction aussi pertinente qu’immédiate de Daniel Gile rendait une réponse de ma part superflue. Cependant, en rédigeant la biographie de DanicaSeleskovitch[2], j’ai été amenée à relire la quasi-totalité de ses écrits et à écouter les enregistrements d’une grande partie des conférences qu’elle a consacrées à sa théorie et c’est ce qui me pousse à me mettre au clavier aujourd’hui.

Certains interprètes et chercheurs en traductologie, tout en reconnaissant le bien-fondé qu’il y a à oublier les mots de l’original en interprétant, mettent endoute l’existence d’une phase non verbale entre celle de l’audition d’un message et de sa réexpression. Cela semble être le cas de Mouzourakis, qui laisse aussi entendre, à l’instar des détracteurs de la TIT, que Seleskovitch et Lederer n’ont pas expliqué scientifiquement comment se forme le sens réexprimé suite à la déverbalisation. Pour ce faire, il suggère certains modèles, notamment celui deKintsch et van Dijk,[3] retenu par Jennifer Macintosh pour une étude publiée dans la revue Meta[4]. Mais plutôt que de s’inspirer d’un modèle élaboré sans relation avec le domaine de l’interprétation, et sans référence à cette discipline, Seleskovitch (en collaboration avec Marianne Lederer), a préféré fonder sa recherche sur une observation in vivo du fonctionnement de l’interprétation deconférence et partant, de la communication tout court.

C’est un fait, comme le suggère d’ailleurs Mouzourakis, que lorsque Danica Seleskovitch commence à théoriser sur sa profession, c’est en partie en réaction aux thèses qui prévalent à l’époque (les années soixante) dans les écrits que des linguistes consacrent à la traduction : elle l’écrit, elle le dit d’ailleurs elle-même[5] : « La linguistiquestructurale vivait alors son heure de gloire ; elle se voyait voie royale de la connaissance, science et inspiratrice de nombreuses autres sciences. La subjectivité était bannie, l’introspection reléguée à une ère préscientifique. Seul était étudié le caractère universel du fonctionnement des langues. Le langage tel qu’il est manié individuellement dans la réalité de la communication était laissé decôté. Ceux qui théorisaient sur la traduction avançaient des arguments fondés sur la comparaison des langues mais ignoraient superbement le processus par lequel on traduit. [….] Les théoriciens de la traduction de cette époque n’évoquaient que les problèmes posés par la transformation d’un système de signes en un autre ». La préoccupation majeure des chercheurs de l’époque reste la mise au pointde la machine à traduire, tandis que Danica Seleskovitch place l’Homme – traducteur ou interprète- au centre de l’activité traduisante. D’emblée, elle a compris qu’interpréter, c’est «un double acte de langage ». « Je postule que la traduction est un double acte de communication, avec changement de véhicule linguistique. En d’autres termes, le dédoublement de la communicationunilingue »[6]répète-t-elle dans les nombreux séminaires et colloques auxquels elle participe. « Enseigner l’interprétation, c’est enseigner à comprendre, puis à s’exprimer »[7] affirme-t-elle.

C’est sans doute cette volonté de simplifier qui lui a attiré les reproches de ne pas être assez « scientifique » dans sa démarche. La réalité est toute autre : si Seleskovitch et Lederer n’ont pas voulu fonder leur...
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