Commentaire pascal

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  • Publié le : 14 mai 2010
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Pascal, Pensées Br 298

Texte :
Il est juste que ce qui est juste soit suivi, il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite, parce qu'il y a toujours des méchants ; la force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et,pour cela, faire que ce qui est juste soit fort, ou que ce qui est fort soit juste.
La justice est sujette à dispute, la force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n'a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu'elle était injuste, et a dit que c'était elle qui était juste. Et ainsi, ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait quece qui est fort fût juste.

La numérotation adoptée est celle de Chevalier, éditeur de la Pléïade ; nous lui faisons suivre la numérotation de Brunschvicg pour plus d'aisance dans le repérage.

Commentaire :

Ce texte est difficile parce qu'il illustre, comme l'aime à dire Pascal, une pensée " de derrière la tête " ( cf. 245 [310] et 311 [336] ). Les maîtres mots ne sont peut-être pas ceuxque l'on croit ; les concepts qu'il faut en tirer ne sont pas nécessairement transparents aux mots. Si donc les rapports de la justice et de la force sont le sujet du texte, cela ne veut pas dire que le texte définisse l'une et l'autre et traite par là honnêtement son sujet. Les rapports de la justice et de la force servent ici l'établissement du droit, sa fondation. Le véritable sujet du texteest cet établissement. C'est la " raison des effets " du droit qui est ainsi l'objet des préoccupations de Pascal. Et donc le maître mot, celui qui atteint l'établissement du droit et le questionne le plus profondément, ce n'est pas celui de 'force', ni celui de 'justice', mais l'adjectif 'tyrannique'. Plus que toute autre notion, c'est donc celle de tyrannie qu'il nous faudra définir.

Force etjustice sont des termes primitifs analogues à ceux que la géométrie utilise : espace, temps, mouvement, égalité. Or, " il n'y a rien de plus faible que le discours de ceux qui veulent définir ces mots primitifs " ( De l'esprit géométrique, p.579 ). Nous basant sur cette analogie, nous tenterons de caractériser le rôle opératoire de la force et de la justice ; ce qui compte, c'est l'assemblage, laconstruction que ces termes primitifs nous permettent de réaliser, jusqu'à ce que, peut-être, quelque chose comme une axiomatique se définisse dans le champ politique, une axiomatique qui dit quelque chose quant à la nature du juridique. Pour peu qu'on y soit attentif, toutes les grandes philosophies politiques du XVIIème siècle sont susceptibles d'une axiomatisation, mais Pascal est peut-êtrecelui dont la logique mathématique donne le plus de bonheur au lecteur.

Justice et force sont des termes primitifs...
Mais il est vrai que le texte donne un certain contenu à la notion de justice, au moins négativement. La justice n'est pas le droit ou la loi. Mais la justice devient justice de droit lorsque le droit détient la force. C'est ce que semble dire le texte par une série d'étapes. 1) "Il est juste que ce qui est juste soit suivi " : ce qui est juste doit être suivi, et donc produire des effets. 2) " Il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi " : le plus fort, c'est-à-dire ce qui entraîne dans son cours ce qui lui résiste, ce qui impose sa loi, doit aussi produire des effets. Mais, 1') " il est juste " d'après la justesse, selon la convenance ( qui " incline sansnécessiter ", pour reprendre une expression de Leibniz ), tandis que 2') " il est nécessaire " selon la loi de nature, le mécanisme sans appel. Ce mécanisme qui implique ( extérieurement, on s'en doute ) un devoir être suivi n'appartient pas à " ce qui est juste ", c'est-à-dire à l'idée de justice. 3) " La justice sans la force est impuissante " : la justice n'est pas la justice ( du droit, et...
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