Commentaire sur un passage fameux de "la religieuse" de diderot

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  • Publié le : 21 janvier 2010
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La Religieuse, est un roman écrit par Diderot en 1760, publié une première fois dans la Correspondance littéraire, de Grimm en 1780 puis, de façon posthume en 1797. C’est le récit fictif à la première personne d’une jeune fille, Suzanne, enfermée contre son gré dans un couvent et ayant prononcé ses vœux religieux sous la contrainte. Inspiré d’une histoire réelle, une religieuse, de Longchampayant réclamé juridiquement contre ses vœux, ce mémoire a été écrit avant tout à un destinataire réel, le marquis de Croismare, ami de Diderot et Grimm. Ceux-là avaient imaginé cette mystification pour le faire revenir à Paris après une très longue absence. Il s’est tellement intéressé à cette religieuse fictive, mais vraisemblable, qu’il alla « solliciter en sa faveur tous les conseillers de lagrand’chambre du parlement de Paris », comme l’explique Diderot lui-même.
Roman à visée polémique violente, La Religieuse est une narration pamphlétaire qui n’est pas pour rien dans la réaction anticléricale révolutionnaire. Diderot y a composé des tableaux frappants et pleins de pathos de la vie claustrale. Le passage que nous allons étudier est l’un des points culminants de la violenceperverse propre aux systèmes fermés, que dénonce Diderot. En effet, après avoir prononcé ses vœux et les avoir confirmés parce qu’elle avait été trompée, contrainte ou amadouée, l’héroïne perd successivement ses parents et la supérieure du couvent avec laquelle elle avait un bon contact. Privée de tout soutien, prévenue de son sort futur par une religieuse devenue folle quelque temps auparavant,Suzanne écrit un mémoire qui contient en abrégé tout ce qu’elle écrira par la suite à son narrataire.
Quels moyens Suzanne emprunte-t-elle pour persuader son destinataire, et dans quelle mesure ce texte constitue-t-il une narration exemplaire, à visée argumentative ?

Cette narration autodiégétique n’est-elle pas l’acte d’accusation pathétique d’une âme abandonnée victime depersécutions ?
Par cette narration exemplaire, persuasive et éloquente, Diderot n’a-t-il pas présenté « la plus effroyable satire des couvents » ?


I. La Passion de Suzanne
Dans une lettre où il présente l’ouvrage, Diderot estime que celui-ci eût pu recevoir l’épigraphe « son’ pittor anch’io ». Cette phrase en italien, prononcée par Raphaël, signifie « moi aussi je suispeintre ». Diderot, par cette citation célèbre, réservée mais proposée sous forme de prétérition néanmoins, voulait insister sur le caractère non seulement pittoresque mais pictural de sa prose dans La Religieuse. Il se plaçait ainsi dans le droit fil de la devise horacienne de l’ut pictura poesis, « la poésie est comme la peinture », longtemps interprétée comme l’affirmation d’une filiation entrepoésie et peinture. La scène racontée par la narratrice constitue en effet une sorte de tableau de genre, destiné à faire impression sur le narrataire en lui faisant revivre la violence de ses persécutions.
1) une scène violente
Tout le passage est une succession de violences faites à l’encontre de l’héroïne. La première étape de cette narration (jusqu’à la ligne 11), estl’interrogatoire draconien[4] de Suzanne. L’utilisation du pronom personnel « nous », dans la phrase prononcée par l’une des religieuses, « elle aura écrit (…) contre nous (…) » (l. 3), suggère une opposition nombreuse à l’isolement de la victime. Les religieuses s’adressent à elle en lui donnant des ordres, par des impératifs : « Donne tes papiers » l. 1, « révèle ce qu’ils contenaient » l. 2, « SœurSuzanne, voyez… » l. 7. Il est aussi question de Suzanne sans qu’on lui parle directement, alors même que tout tourne autour d’elle. La deuxième réplique (l. 3-6) est prononcée au sujet de Suzanne comme si elle n’était pas présente : « Madame, il faut disposer de cette créature, si vous ne voulez pas qu’elle dispose de nous » l. 5-6. L’utilisation de l’auxiliaire de modalité traduisant...
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