Commentaire : voyage au bout de la nuit - chap 2

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  • Publié le : 20 novembre 2010
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Voyage au bout de la nuit :

Commentaire :

« "Chacun sa guerre !" que je me dis », et à chaque expérience vécue, son écriture particulière semble nous dire Céline dans ces quelques mots extraits de Voyage au bout de la nuit. Car si la guerre nous réduit à de simples êtres de chair qui tendent à la survie biologique, comment en rendre compte par la parole, outil humain d’abstraction et decommunication, sinon en refusant le langage lui-même ? Dans le récit où il narre la disparition des poilus, devenus si étrangers à l’émotion qu’ils sont indifférents à la mort ou à la souffrance, comme celle du messager, Céline nous place au cœur d’un univers infernal où tout n’est qu’éclatement. L’auteur se trouve alors dans une double impasse, incapable de partager son expérience avec un autrecombattant, puisque ce vécu le rend justement étranger à lui-même et aux autres, et encore moins avec le lecteur qui ne peut imaginer la violence du choc tant qu’il ne l’a pas subi. Comment dès lors communiquer l’expérience de la destruction sinon en détruisant le langage, sans qu’il ne perde toute valeur ? Ainsi, cette page de Céline nous présente avant tout un récit inscrit dans un monde de chaos(première partie), autant temporel que spatial, qui souligne l’impossibilité des liaisons entre les choses et les hommes. De ce fait, l’homme perd toute réalité affective, et devient étranger (deuxième partie) aux autres et à soi. La vérité de l’être et de l’expérience ne pourra dès lors apparaître que par la création d’une écriture dépouillée qui joue sur l’humour, le choc et le prosaïsme(troisième partie), afin de révéler l’insignifiance du monde par le retournement de la langue.
Narration dont le décor est le front de la première guerre mondiale, l’auteur plante un décor d’épouvante, où le monde n’apparaît plus que comme un chaos, un éclatement du réel sous les feux de la violence en éléments désunis à jamais. Ce chaos est tout d’abord spatio-temporel. Le monde extérieur n’est observéqu’à travers un ensemble de gros plans. Le narrateur détaille ainsi particulièrement la description du visage du messager, ou celle, plus macabre encore, du corps mutilé du colonel. Le regard s’intéresse en priorité au monde extérieur : après la description du cavalier suit une mention des activités ennemies, puis un passage de discours direct où le narrateur ne fait que répercuter ce qu’il perçoit del’extérieur. Vient ensuite la narration de l’attaque meurtrière, une parenthèse de monologue intérieur, qui s’ouvre sur le relevé des conséquences de la frappe allemande. Le plan du texte suit donc le mouvement du regard en tant qu’il est frappé par un flux de scènes juxtaposées. De même, les marqueurs de temps ne font qu’indiquer que le narrateur est présent au monde dans son actualité,puisqu’il ne fait qu’enregistrer les évènements dans leur succession temporelle, comme l’indiquent les termes « à l’instant même », « justement », « à présent », « et puis », « tout de suite après ça », ou encore l’emploi du passé simple avec « arriva », « l’arrêta », qui marque la brièveté des évènements, en alternance avec des imparfaits à valeur durative tels « poursuivaient », « craquaient », « avaientl’air ». Mais ces derniers ne sont employés que pour marquer la présence perpétuelle de l’horreur, comme une basse continue qui constitue l’arrière-plan des retournements de l’action. Cet univers chaotique où tout se bouscule est, enfin, un monde renversé, dans la mesure où l’ordre est aboli : les choses ne suivent plus leur cours normal, ainsi que le montrent les adjectifs « dérangé » et« renversé ». Le soldat perd ses repères, sa présence à soi-même et son discernement face à des phénomènes qui n’apparaissent que pour disparaître aussitôt. Chaque élément devient étranger aux autres et le monde semble ne plus permettre aucune liaison.
La communication entre les choses et les êtres est dès lors abolie. Les balles en « essaims » autour des soldats, ou les écrans de fumée, semblent...
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