Commentaire d'un extrait de la sauvage d'anouilh

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  • Publié le : 24 novembre 2010
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Jean ANOUILH, La Sauvage, Acte II
« Les deux royaumes »

Thérèse, à Florent. ─ Tu ne dis plus rien ? Tu sens que je suis loin de toi maintenant que je m’accroche à lui… Ah ! tu m’as tirée à toi, tu sais, avec ta grande force et ma tête se cognait à toutes les pierres du chemin… Mais je t’ai échappé, maintenant. Tu ne pourras plus m’atteindre.

Florent ─ Non, Thérèse, tu te débats, mais tu nem’as pas échappé.

Thérèse ─ Si, maintenant que je suis au désespoir, je t’ai échappé, Florent. Je viens d’entrer dans un royaume où tu n’es jamais venu, où tu ne saurais pas me suivre pour me reprendre. Parce que tu ne sais pas ce que c’est que d’avoir mal et de s’enfoncer. Tu ne sais pas ce que c’est que de se noyer, se salir, se vautrer… Tu ne sais rien d’humain, Florent… (Elle le regarde.)Ces rides, quelles peines les ont donc tracées ? Tu n’as jamais eu une vraie douleur, une douleur honteuse comme un mal qui suppure… Tu n’as jamais haï personne, cela se voit à tes yeux, même ceux qui t’ont fait du mal.

Florent, calme et lumineux encore. ─ Non, Thérèse. Mais je ne désespère pas. Je compte bien t’apprendre un jour à ne plus savoir haïr, toi non plus.

Thérèse ─ Comme tu es sûrtoi !

Florent ─ Oui, je suis sûr de moi et sûr de ton bonheur que je ferai, que tu le veuilles ou non.

Thérèse ─ Comme tu es fort !

Florent ─ Oui, je suis fort.

Thérèse ─ Tu n’as jamais été laid, ni honteux, ni pauvre… Moi, j’ai fait de longs détours parce qu’il fallait que je descende des marches et que j’avais des bas troués aux genoux. J’ai fait des commissions pour les autres etj’étais grande et disais merci et je riais, mais j’avais honte quand on me donnait des sous. Tu n’as jamais été en commission, toi, tu n’as jamais cassé le litre et pas osé remonter dans l’escalier.

Tarde ─ Tu as bien besoin de raconter toutes ces histoires, par exemple !...

Thérèse ─ Oui, papa, j’en ai besoin.

Florent ─ Je n’ai jamais été pauvre, non Thérèse, mais ce n’est pas ma faute.Thérèse ─ Rien n’est ta faute ! Tu n’as jamais été malade non plus, j’en suis sûre. Moi, j’ai eu des croûtes, la gale, la gourme, toutes les maladies des pauvres ; et la maîtresse m’écartait les cheveux avec une règle quand elle s’en est aperçue.

Tarde, excédé. ─ Boh ! Des croûtes !

Florent secoue la tête. ─ Je me battrai, Thérèse, je me battrai, et je serai plus fort que tout ce que t’afait la misère.

Thérèse ricane. ─ Tu te battras ! Tu te battras ! Tu te bats gaiement contre la souffrance des autres parce que tu ne sais pas qu’elle vous tombe dessus comme un manteau ; un manteau qui vous collerait à la peau par endroits. Si tu avais été méchant déjà, ou faible, ou lâche, tu prendrais des précautions infinies pour toucher ce manteau saignant. Il faut faire très attention pourne pas vexer les pauvres… (Elle prend son père par la main.) Allons, viens, papa. Remets ton chapeau haut de forme. (A Florent, bien en face.) Laisse-nous passer, s’il te plaît.

Florent lui a barré la route. ─ Non, Thérèse.

Thérèse frissonne, se regardant dans ses yeux. ─ « Elle est délicieuse ! » j’ai entendu que vous disiez cela avec Hartmann. « Elle est délicieuse ! » Tu ne t’attendaispas à cela, hein ? Cette haine qui me creuse le visage, cette voix qui crie, ces détails crapuleux. Je dois être laide comme la misère en ce moment. Ne dis pas non. Tu es tout pâle. Les vaincus sont effrayants, n’est-ce pas ?

Florent ─ Pourquoi emploies-tu des mots aussi bêtes ? Tu n’es pas un vaincu, et surtout, je ne suis pas un vainqueur.

Thérèse ─ Tu es un riche. C’est pire. Un vainqueurqui n’a pas combattu.

Florent lui crie, excédé. ─ Mais tu ne pas me reprocher éternellement cet argent. Qu’est-ce que tu veux que j’en fasse ?

Thérèse ─ Oh ! rien, Florent. Tu aurais beau le jeter tout entier au vent, par la fenêtre, en riant, comme l’autre jour, que ma peine ne s’envolerait pas avec lui… Tu n’es pas seulement riche d’argent, comprends-le, tu es riche aussi de ta maison...
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