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  • Publié le : 19 novembre 2011
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Elle quitta sa chaise, passa dans la pièce voisine. Toutes les femmes, une à une, la suivirent. Elles entourèrent la rôtissoire, elles regardèrent avec un intérêt profond Gervaise et maman Coupeau qui tiraient sur la bête. Puis, une clameur s’éleva, où l’on distinguait les voix aiguës et les sauts de joie des enfants. Et il y eut une rentrée triomphale : Gervaise portait l’oie, les bras raidis,la face suante, épanouie dans un large rire silencieux ; les femmes marchaient derrière elle, riaient comme elle ; tandis que Nana, tout au bout, les yeux démesurément ouverts, se haussait pour voir. Quand l’oie fut sur la table, énorme, dorée, ruisselante de jus, on ne l’attaqua pas tout de suite. C’était un étonnement, une surprise respectueuse, qui avait coupé la voix à la société. On se lamontrait avec des clignements d’yeux et des hochements de menton. Sacré mâtin ! quelle dame ! quelles cuisses et quel ventre !
— Elle ne s’est pas engraissée à lécher les murs, celle-là ! dit Boche.
Alors, on entra dans des détails sur la bête. Gervaise précisa des faits : la bête était la plus belle pièce qu’elle eût trouvée chez le marchand de volailles du faubourg Poissonnière ; elle pesait douzelivres et demie à la balance du charbonnier ; on avait brûlé un boisseau de charbon pour la faire cuire, et elle venait de rendre trois bols de graisse. Virginie l’interrompit pour se vanter d’avoir vu la bête crue : on l’aurait mangée comme ça, disait-elle, tant la peau était fine et blanche, une peau de blonde, quoi ! Tous les hommes riaient avec une gueulardise polissonne, qui leur gonflaitles lèvres. Cependant, Lorilleux et madame Lorilleux pinçaient le nez, suffoqués de voir une oie pareille sur la table de la Banban.
— Eh bien ! voyons, on ne va pas la manger entière, finit par dire la blanchisseuse. Qui est-ce qui coupe ?… Non, non, pas moi ! C’est trop gros, ça me fait peur.
Coupeau s’offrait. Mon Dieu ! c’était bien simple : on empoignait les membres, on tirait dessus ; lesmorceaux restaient bons tout de même. Mais on se récria, on reprit de force le couteau de cuisine au zingueur ; quand il découpait, il faisait un vrai cimetière dans le plat. Pendant un moment, on chercha un homme de bonne volonté. Enfin, madame Lerat dit d’une voix aimable :
— Écoutez, c’est à monsieur Poisson… certainement, à monsieur Poisson…
Et, comme la société semblait ne pas comprendre,elle ajouta avec une intention plus flatteuse encore :
— Bien sûr, c’est à monsieur Poisson, qui a l’usage des armes.
Et elle passa au sergent de ville le couteau de cuisine qu’elle tenait à la main. Toute la table eut un rire d’aise et d’approbation. Poisson inclina la tête avec une raideur militaire et prit l’oie devant lui. Ses voisines, Gervaise et madame Boche, s’écartèrent, firent de la placeà ses coudes. Il découpait lentement, les gestes élargis, les yeux fixés sur la bête, comme pour la clouer au fond du plat. Quand il enfonça le couteau dans la carcasse, qui craqua, Lorilleux eut un élan de patriotisme. Il cria :
— Hein ! si c’était un Cosaque !
— Est-ce que vous vous êtes battu avec des cosaques, monsieur Poisson ? demanda madame Boche.
— Non, avec des Bédouins, répondit lesergent de ville, qui détachait une aile. Il n’y a plus de Cosaques.
Mais un gros silence se fit. Les têtes s’allongeaient, les regards suivaient le couteau. Poisson ménageait une surprise. Brusquement, il donna un dernier coup ; l’arrière-train de la bête se sépara et se tint debout, le croupion en l’air : c’était le bonnet d’évêque. Alors, l’admiration éclata. Il n’y avait que les anciensmilitaires pour être aimables en société. Cependant, l’oie venait de laisser échapper un flot de jus par le trou béant de son derrière ; et Boche rigolait.
— Moi, je m’abonne, murmura-t-il, pour qu’on me fasse comme ça pipi dans la bouche.
— Oh ! le sale ! crièrent les dames. Faut-il être sale !
— Non, je ne connais pas d’homme aussi dégoûtant ! dit madame Boche, plus furieuse que les autres....
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