Compte-rendu critique: le ciel de bay city de catherine mavrikakis

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  • Publié le : 24 août 2011
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COMPTE RENDU CRITIQUE : LE CIEL DE BAY CITY, MAVRIKAKIS CATHERINE, Roman, Éditions Héliotrope, 2008, 292 pages

FAIRE VIVRE UNE AUTRE HUMANITÉ...

1- La Parole malade, soumise à la folie des hommes et les blancs de mémoire.

Le ciel de Bay City, en plus de faire se croiser le passé et le présent au dessus de nos têtes de lecteur, (la temporalité ignore les frontières, le ciel n’est pascouturé, ni blessé, comme les hommes : serait-ce là l’origine de l’« indifférence » que lui prête Amy, le personnage principal, quand elle lève le poing vers lui, en crachant insolemment un refrain d’Alice Cooper?), Le ciel de Bay City réunit deux nostalgies familières au cœur humain: le Noir vibrant des lettres toujours en deuil d’elles-mêmes, qui confronte tout en l’incarnant, le Blanc d’uneparole qui se tait, tarie d’elle-même au plus nu de l’horreur humaine, et qui ne veut et ne peut sortir de sa nuit, blanche elle aussi. Cette parole vidée d’elle-même est celle des victimes de l’horreur nazie. Elle est tout aussi bien celle de toutes les victimes de l’horreur et de la cruauté, sous toutes les latitudes. C’est une des dimensions frappantes du roman de Mme Catherine Mavrikakis. Pourrendre un peu de chair à cette parole abîmée menacée de disparition, pour pouvoir la lire et l’accepter, Amy, la jeune héroïne du roman, presque dix-huit ans, la met en scène au travers de la sienne propre d’une façon presque carnavalesque, « le rire carnavalesque qui lève les interdits et les tabous possède, dans une certaine mesure, une charge de contestation de l’autorité, » à la manière duthéâtre de rue médiéval quand les comédiens montaient sur « l’échafaud ». La vie dans ces conditions nous dit Amy, est une malchance : « la mort est derrière moi. Je suis condamnée à la vie. » Parole carnavalesque, mais surtout émouvante. Son discours ainsi grimé, tantôt grinçant, tantôt effrayé, Amy lutte contre la disparition de l’autre parole, la presque disparue, la médiatrice, celle qui secroyait capable par ses litanies rhétoriques d’empêcher la catastrophe, toutes les catastrophes, ou à tout le moins de les circonscrire dans la foi du dialogue. Amy hurle « dans la nuit cinabre, sanglante, de Bay City » cette parole perdue, en invectivant parents, cousin, amis, Jésus, amours éphémères…. et cauchemars : en mettant le feu à cet insupportable mutisme, le lecteur découvrira comment.Dans l’amnésie d’une impossible transmission, sa mère horrifiée, lui interdit de raconter ses rêves : douleur et ignorance occultées par ces paroles-serves qui servent (comme le ciel scandaleusement indifférent ?) aussi bien l’amour que la haine, (l’enfer?). C’est ce qu’en déduit Amy. Aussi, elle préfère les considérer plutôt comme ces ustensiles plastifiés et jetables à l’image de l’Amériquematérialiste qu’elle habite et qu’elle caricature sarcastiquement. C’est par ces jeux ambivalents et paradoxaux qu’elle réussit ainsi à conserver des traces d’un passé énigmatique qui la structurent à son insu. « Et c’est bien en ce sens que les traces du passé appartiennent aux jeux du langage du présent car, sinon, elles seraient impensables ». Babette et Denise, respectivement la tante etla mère d’Amy, avaient appris de leur éducation européenne tout le contraire, une parole mythifiée de la mesure, mesure toujours du côté de la justice et du droit, du côté de l’humain : bonne éducation, élégance et culture françaises, souvenirs de la rue de Naples, dans le VIII ième arrondissement cossu du Paris d’avant-guerre. Mais il y a eu Auschwitz et l’éradication de cette clarté idylliqueque devait maintenir au cœur de l’humain la raison maîtrisée : la mesure des classiques si admirée s’est métamorphosée en hybris. La Parole qui s’essayait à l’humanisme, dont un décret nazi en 1941 bannissait des imprimeries la forme scripturale, gothique, la « fraktur » la « schwabacher » prétendant qu’elle était d’origine juive, était contrainte aux fers, remplacée par ces écritures...
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