Concept de la mondialisation

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  • Publié le : 8 mai 2010
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D’ailleurs

Le concept de mondialisation sert-il à quelque chose ?
Un point de vue d’historien

par Frederick Cooper

l y a deux problèmes avec le concept de « mondialisation » : « mondial » et « isation ». La première moitié du terme implique qu’un système unique de connexions – où se retrouvent notamment le marché des capitaux et des biens, les flux d’information, les images mentales –pénètre le monde entier ; la seconde, qu’il le fait maintenant, que nous sommes à l’ère du « global ». Or s’il y a des gens – à commencer par les partisans d’un marché totalement libre des capitaux – pour revendiquer que le monde leur soit ouvert, rien ne dit qu’ils ont eu gain de cause. Nombre de ceux qui déplorent la tyrannie des marchés, parce qu’ils y voient soit la cause du déclin del’État-nation, soit celle de la montée des particularismes en réaction à l’homogénéisation culturelle, donnent à l’esbroufe des « globaliseurs » un peu trop de crédibilité. Derrière la vogue de la « mondialisation », il y a l’ambition de comprendre l’interconnexion entre différentes parties du monde, d’expliquer les mécanismes nouveaux qui président aux mouvement des capitaux, des hommes et des cultures,

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et d’inventer les institutions capables de les réguler. Mais sont absents des débats actuels le questionnement historique ainsi que l’analyse précise de la structure des mécanismes de connexion et de leurs limites. Certes, il est salutaire de cesser de penser les processus sociaux, économiques, politiques et culturels dans les seuls cadresnationaux ou continentaux ; mais, à adopter un vocabulaire impliquant qu’il n’y a pas de cadre du tout, sauf le planétaire, on risque de mal poser les problèmes. Le monde a longtemps été – et est encore – un espace où les relations économiques et politiques sont très inégalement réparties ; il est plein de grumeaux, de lieux où s’agglutinent le pouvoir et les relations sociales, baignant dans deszones où tout cela reste diffus. Structures et réseaux s’installent en certains points ou dans certaines activités, mais pour se diluer un peu plus loin. Le présent article est écrit par un historien qui a surtout étudié les Empires coloniaux, notamment d’Afrique. Je voudrais y rechercher d’autres angles de vue que celui imposé par un terme qui, tout en prétendant refléter un changementdiachronique, reste anhistorique ; et qui, tout en paraissant porter sur l’espace, finit par passer au-dessus des mécanismes et des limitations des relations spatiales. L’étude historique des Empires est extrêmement utile pour clarifier les questions en jeu aujourd’hui. Les liaisons qui sillonnaient l’Empire mongol du XIVe siècle (par terre) ou l’Empire portugais du XVIe siècle (par mer) impliquaient unpouvoir politique et un imaginaire qui n’étaient pas confinés par la localité ou par la parenté linguistique et culturelle, qui surmontaient les obstacles à la circulation de l’information sur de longues distances, et qui opéraient par le biais d’intermédiaires culturellement divers. Le commerce d’esclaves entre le XVIe et le XIXe siècle, s’il se faisait pour partie à l’intérieur de chaque Empire, enconcernait généralement plusieurs ; c’était là un système de relations à longue distance qui fut à l’origine de changements profonds dans la production, la consommation, la guerre et le commerce en Afrique, en Europe, dans les Amériques et en Asie du Sud-Est. Des réseaux très variés ont surgi à l’intérieur des Empires et entre eux : diasporas commerçantes, diasporas ethniques, routes de migrationde main-d’œuvre, réseaux militants (par exemple le mouvement anti-esclavagiste) qui prenaient l’Empire comme unité de discours moral. L’intérêt d’une perspective historique n’est pas d’assimiler formes anciennes (coloniales) et nouvelles (mondiales) de connexions à longue distance, mais de proposer des leçons utiles sur la projection du pouvoir et ses limites1. Amis et ennemis de la...
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