Continuité ou rupture chez roger caillois

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  • Publié le : 23 septembre 2009
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Continuité ou rupture chez Roger Caillois

Depuis qu’il est pratiqué, l’art de la parole a toujours suscité la controverse. Déjà les Grecs tentaient de poser des distinctions entre rhétorique et poétique afin d’établir ce qui était souhaitable pour l’éducation de la jeunesse. Platon, dans ses dialogues, puis Aristote jetèrent les bases de ce qui allait devenir les règles de l’artoratoire. Les Latins, Cicéron en tête, poussèrent plus loin ces réflexions pour en venir à ce que l’on pourrait qualifier de « morale de l’expression ». Curieusement, la codification de l’expression, tant orale qu’écrite, a connu de longs siècles de quasi-sommeil et ce n’est qu’au XIXe siècle que l’on note un regain d’activité sur ce front. Dans la seconde moitié du XXe siècle, plusieurs auteurs se sontpenchés sur le sujet, tant sous son appellation de rhétorique que sous celles de stylistique, linguistique ou, plus génériquement, de poétique. L’un de ces auteurs, Roger Caillois a proposé, dans son « Art poétique », un ensemble de règles visant à rétablir la crédibilité de la poésie, sinon du poète lui-même. Dans cet ouvrage, on remarque une affinité certaine entre les conditions propices àrendre crédible la poésie énoncées par Caillois et les règles conduisant à une rhétorique acceptable édictées par Socrate, dans plusieurs dialogues de Platon. Dans le but d’approfondir l’analyse de ces affinités, il est pertinent de répondre à la question suivante : « En quoi L’art poétique de Roger Caillois peut-il être tenu pour une continuation sans réelle rupture des poétiques anciennes, grecqueset latines, par ce que [nous savons] de ces dernières?» Pour ce faire, nous examinerons les thèmes de la vérité, de l’ornementation et de l’inspiration dans les poétiques anciennes et dans celle de Caillois. Nous montrerons que dans le cas des deux premiers, Caillois est en totale continuation des poétiques anciennes. Par contre, le troisième thème fera voir une nette rupture chez Caillois. Enfin,malgré cette apparente opposition, nous verrons qu’il n’y a pas de véritable rupture entre la pensée que sous-tendent les poétiques anciennes et les réflexions de Roger Caillois.

Selon Roger Caillois, l’artiste, quel qu’il soit, cherche à plaire en mettant en œuvre divers moyens de séduction qui lui sont propres et que son talent lui permet de rendre efficaces[1]. Écrivain, sociologue,critique littéraire et poète, Caillois s’est permis, dans ce texte de 1958 de réfléchir sur les facteurs permettant de garantir la crédibilité de la poésie. Héritage des sociétés orales, cette dernière servait d’abord à la transmission des traditions et des connaissances : ce que l’on désirait transmettre était d’abord récité puis, à l’usage, versifié pour être mieux mémorisé. L’apparition del’imprimerie et la généralisation de l’écriture ont retiré ces vertus didactiques à la poésie pour les attribuer à la prose, moyen d’expression basé sur le sens des mots et donc plus apte à décrire le concret avec précision et à le transmettre sans altération. Dès lors, la poésie, grâce à son pouvoir d’évocation, s’est trouvé une vocation différente qui consiste à rendre compte de ce que la prose n’arriveque très mal à décrire : la manière d’être au monde de l’humain, principalement par le biais de ses sentiments et de ses émotions.

Déjà, les Grecs, Platon en tête, se demandaient s’il fallait considérer la poésie comme vérité ou mensonge, si elle devait plaire ou instruire, voire si elle n’était que forme[2]. En effet, dans son Histoire des poétiques, Jean Bessière cite Hésiode pour quiles Muses « savent dire maints mensonges qui ressemblent à la vérité; mais quand elles le veulent, elles savent proclamer la vérité[3]. » Ce doute donna naissance à la rhétorique dont la fonction était de persuader en usant de l’argumentation plutôt que de l’évocation. Ses praticiens, tantôt baptisés rhéteurs, tantôt sophistes, selon qu’on les valorise ou qu’on les méprise, se targuaient...