Coup de gigot

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  • Publié le : 14 octobre 2010
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Coup de gigot.

Dans ses rideaux tirés, la chambre était chaude et propre. Les deux lampes éclairaient deux fauteuils qui se faisaient face et dont l'un était vide. Sur le buffet, il y avait deux grands verres, du whisky, de l'eau gazeuse et un seau plein de cubes de glace. Mary Maloney attendait le retour de son mari. Elle regardait souvent la pendule, mais elle le faisait sans anxiété.Uniquement pour le plaisir de voir approcher la minute de son arrivée. Son visage souriait. Chacun de ses gestes paraissait plein de sérénité. Penchée sur son ouvrage, elle était d'un calme étonnant. Son teint — car c'était le sixième mois de sa grossesse — était devenu merveilleusement transparent, les lèvres étaient douées et les yeux au regard placide semblaient plus grands et plus sombres quejamais.
A cinq heures moins cinq, elle se mit à écouter plus attentivement et, au bout de quelques instants, exactement comme tous les jours, elle entendit le bruit des roues sur le gravier. La porte de la voiture claqua, les pas résonnèrent sous la fenêtre, la clef tourna dans la serrure. Elle posa son ouvrage, se leva et alla au-devant de lui pour l'embrasser. « Bonjour, chéri, dit-elle. — Bonjour »,répondit-il.
Elle lui prit son pardessus et le rangea. Puis elle passa dans la chambre et prépara les whiskies, un fort pour lui, un faible pour elle-même. De retour dans son fauteuil, elle se remit à coudre tandis que lui, dans l'autre fauteuil, tenait son verre à deux mains, le secouant en faisant tinter les petits cubes de glace contre la paroi.
Pour elle, c'était toujours un moment heureuxde la Journée. Elle savait qu'il n'aimait pas beaucoup parler avant d'avoir fini son premier verre. Elle-même se contentait de rester tranquille, se réjouissant de sa compagnie après les longues heures de solitude.
La présence de cet homme était pour elle comme un bain de soleil. Elle aimait par-dessus tout sa mâle chaleur, sa façon nonchalante de se tenir sur sa chaise, sa façon de pousser uneporte, de traverser une pièce à grands pas. Elle aimait sentir se poser sur elle son regard grave et lointain, elle aimait la courbe amusante de sa bouche et surtout cette façon de ne pas se plaindre de sa fatigue, de demeurer silencieux, le verre à la main. « Fatigué, chéri ?
— Oui, dit-il. Je suis fatigué. » Puis il fit une chose inhabituelle. Il leva son verre à moitié plein et avala tout lecontenu. Elle ne l'épiait pas réellement mais le bruit des cubes de glace retombant au fond du verre vide retint son attention. Au bout de quelques secondes, il se leva pour aller se verser un autre whisky.
« Ne bouge pas, j'y vais !s'écria-t-elle en sautant sur ses pieds
— Rassieds-toi », dit-il.
Lorsqu'il revint, elle remarqua que son second whisky était couleur d'ambre foncé. « Chéri, veux-tuque j'aille chercher tes pantoufles ?
— Non. »
II se mit à siroter son whisky. Le liquide était si fortement alcoolisé qu'elle put y voir monter les petites bulles huileuses.
« C'est tout de même scandaleux, dit-elle, qu'un policier de ton rang soit obligé de rester debout toute la Journée.»
Comme il ne répondait pas, elle baissa la tête et se remit à coudre. Mais chaque fois qu'il buvaitune gorgée, elle entendait le tintement des cubes de glace contre la paroi du verre.
« Chéri, dit-elle, veux-tu un peu de fromage? Je n'ai pas préparé de dîner puisque c'est jeudi.
— Non, dit-il.
— Si tu es trop fatigué pour dîner dehors, reprît-elle, il n'est pas trop tard. Il y a de la viande dans le réfrigérateur. Tu pourras manger ici-même, sans quitter ton fauteuil. »
Ses yeux attendirentune réponse, un sourire, un petit signe quelconque^ mais il demeura inflexible.
« De toute façon, dit-elle, je vais commencer par t'apporter du fromage et des gâteaux secs.
- Je n'y tiens pas », dit-il. Elle s'agita dans son fauteuil, ses grands yeux toujours posés sur lui. « Mais tu dois dîner. Je peux tout préparer ici. Je serai très contente de le faire. Nous pourrions manger du...
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