De la connaissance du sens

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  • Publié le : 23 septembre 2010
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De l’anticipation dans la connaissance par les sens texte d'Alain proposé par ENSA marseille

Alain (Émile Chartier), Éléments de philosophie, Livre premier, Chapitre I.1

L'idée naïve de chacun, c'est qu'un paysage se présente à nous comme un objet auquel
nous ne pouvons rien changer, et que nous n'avons qu'à en recevoir l'empreinte. Ce sont les
fous seulement, selon l'opinion commune, quiverront dans cet univers étalé des objets qui
n'y sont point ; et ceux qui, par jeu, voudraient mêler leurs imaginations aux choses sont
des artistes en paroles surtout, et qui ne trompent personne. Quant aux prévisions que
chacun fait, comme d'attendre un cavalier si l'on entend seulement le pas du cheval, elles
n'ont jamais forme d'objet2 ; je ne vois pas ce cheval tant qu'il n'est pasvisible par les jeux
de lumière ; et quand je dis que j'imagine le cheval, je forme tout au plus une esquisse
sans solidité, une esquisse que je ne puis fixer. Telle est l'idée naïve de la perception.
Mais, sur cet exemple même, la critique peut déjà s'exercer. Si la vue est gênée par le
brouillard, ou s’il fait nuit, et s'il se présente quelque forme mal dessinée qui ressemble un
peu à uncheval, ne jurerait-on pas quelquefois qu'on l'a réellement vu, alors qu'il n'en est
rien ? Ici, une anticipation, vraie ou fausse, peut bien prendre l'apparence d'un objet. Mais
ne discutons pas si la chose perçue est alors changée ou non, ou si c'est seulement notre
langage qui nous jette dans l’erreur ; car il y a mieux à dire, sommairement ceci, que tout
est anticipation dans la perception deschoses.

Examinons bien. Cet horizon lointain, je ne le vois pas lointain ; je juge qu'il est loin
d'après sa couleur, d'après la grandeur relative des choses que j'y vois, d'après la confusion
des détails, et l'interposition d'autres objets qui me le cachent en partie. Ce qui prouve
qu'ici je juge, c'est que les peintres savent bien me donner cette perception d'une
montagne lointaine, enimitant les apparences sur une toile. Mais pourtant je vois cet
horizon là-bas, aussi clairement là-bas que je vois cet arbre clairement près de moi ; et
toutes ces distances, je les perçois. Que serait le paysage sans cette armature de
distances, je n'en puis rien dire ; une espèce de lueur confuse sur mes yeux, peut-être.
Poursuivons. Je ne vois point le relief de ce médaillon, si sensibled'après les ombres ; et
chacun peut deviner aisément que l'enfant apprend à voir ces choses, en interprétant les
contours et les couleurs. Il est encore bien plus évident que je n'entends pas cette cloche
au loin, là-bas, et ainsi du reste.

On soutient communément que c'est le toucher qui nous instruit, et par constatation pure
et simple, sans aucune interprétation. Mais il n'en est rien. Je netouche pas ce dé
cubique. Non. Je touche successivement des arêtes, des pointes, des plans durs et lisses,
et réunissant toutes ces apparences en un seul objet, je juge que cet objet est cubique.
Exercez-vous sur d'autres exemples, car cette analyse conduit fort loin, et il importe de
bien assurer ses premiers pas. Au surplus, il est assez clair que je ne puis pas constater
comme un faitdonné à mes sens que ce dé cubique et dur est en même temps blanc de
partout, et marqué de points noirs. Je ne le vois jamais en même temps de partout, et
jamais les faces visibles ne sont colorées de même en même temps, pas plus du reste que
je ne les vois égales en même temps. Mais pourtant c'est un cube que je vois, à faces
égales, et toutes également blanches. Et je vois cette chose même queje touche. Platon,
dans son Thééthète, demandait par quel sens je connais l'union des perceptions des
différents sens en un seul objet.

Revenons à ce dé. Je reconnais six taches noires sur une des faces. On ne fera pas
difficulté d'admettre que c'est là une opération d'entendement3, dont les sens fournissent
seulement la matière. Il est clair que, parcourant ces taches noires, et retenant...
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