Denis diderot

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  • Publié le : 4 mai 2010
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Commentaire composé
Comme ils en étaient là, ils entendirent à quelque distance derrière eux du bruit et des cris ; ils retournèrent la tête, et virent une troupe d'hommes armés de gaules et de fourches qui s'avançaient vers eux à toutes jambes. Vous allez croire que c'étaient les gens de l'auberge, leurs valets et les brigands dont nous avons parlé. Vous allez croire que le matin on avaitenfoncé leur porte faute de clefs, et que ces brigands s'étaient imaginé que nos deux voyageurs avaient décampé avec leurs dépouilles. Jacques le crut, et il disait entre ses dents : “Maudites soient les clefs et la fantaisie ou la raison qui me les fit emporter ! Maudite soit la prudence ! etc. etc.” Vous allez croire que cette petite armée tombera sur Jacques et son maître, qu'il y aura une actionsanglante, des coups de bâton donnés, des coups de pistolet tirés ; et il ne tiendrait qu'à moi que tout cela n'arrivât ; mais adieu la vérité de l'histoire, adieu le récit des amours de Jacques. Nos deux voyageurs n'étaient point suivis : j'ignore ce qui se passa dans l'auberge après leur départ. Ils continuèrent leur route, allant toujours sans savoir où ils allaient, quoiqu'ils sussent à peu prèsoù ils voulaient aller ; trompant l'ennui et la fatigue par le silence et le bavardage, comme c'est l'usage de ceux qui marchent, et quelquefois de ceux qui sont assis. Il est bien évident que je ne fais pas un roman, puisque je néglige ce qu'un romancier ne manquerait pas d'employer. Celui qui prendrait ce que j'écris pour la vérité, serait peut-être moins dans l'erreur que celui qui leprendrait pour une fable. Cette fois-ci ce fut le maître qui parla le premier et qui débuta par le refrain accoutumé. Eh bien ! Jacques, l'histoire de tes amours ? Jacques Je ne sais où j'en étais. J'ai été si souvent interrompu que je ferais tout aussi bien de recommencer. 46-47.

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Introduction
Jacques et son maître ont repris leur route, après une nuit mouvementée où le valet a tenu en respectune douzaine de brigands. Il a consigné les malfaiteurs dans l'auberge en emportant la clef de la chambre où il les avait enfermés. Tout à coup, sur le chemin, une horde d'hommes en armes poursuit les deux cavaliers pour... les tuer sans doute. L'amorce de la scène laisse prévoir en effet une belle action, dans la logique des événements précédents. Or le passage va mettre à l'épreuve la curiositédu lecteur, grâce à une série de procédés qui condensent la manière de Diderot dans Jacques le Fataliste. En utilisant les attentes créées par la narration et par le type romanesque auquel l'œuvre s'apparente, ce passage met en évidence une nouvelle conception du roman. Diderot y formule les principes d'un réalisme paradoxal qui renouvelle les rapports du lecteur et de l'écrivain et les conditionsde l'illusion romanesque.

1. Un récit discontinu
La discontinuité du passage est créée par : 1.1. Les interruptions incessantes du Romancier Par quatre fois, ses discours viennent interrompre le récit ou les interventions des personnages. La trame de l'histoire est émiettée, la tension romanesque s'en trouve affaiblie. Ce phénomène déroute le lecteur et malmène ses habitudes tandis que, surla route des personnages, surgit une nouvelle mésaventure. 1.2. L'intervention d'une péripétie L'extrait s'ouvre sur un incident qui perturbe le voyage des héros : l'arrivée d'un troupe menaçante qui semble fondre sur eux. Jacques en oublie de reprendre son récit, il avoue en avoir perdu le fil ; et le lecteur a le même sentiment. C'est le maître qui remet son serviteur dans le fil de son histoire,par son « refrain accoutumé » : « Eh bien ! Jacques, l'histoire de tes amours ? »

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Diderot s'amuse puisqu'il est la cause de ces interruptions : les dernières paroles de Jacques (« J'ai été si souvent interrompu que je ferais mieux de recommencer ») décrivent en fait le déroulement du roman. Les hasards du chemin se confondent avec les humeurs de l'auteur, c'est-à-dire la fantaisie de...
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