Desir et souffrance

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  • Publié le : 2 janvier 2010
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Amputés. C’est ainsi que le mythe des androgynes désigne les êtres humains, forcément pluriels puisque moitiés dont seul le corps a été refermé, leur âme demeurant béante, ouverte au premier venu dans l’aveuglement d’une nostalgie amnésique d’une union dont elle n’a même plus idée de ce à quoi elle avait pu ressembler. Le problème avec le manque, c’est que si jamais il ne peut pas être rassasié,il ne reste que peu de solutions : oublier, ou souffrir ; et il n’est même pas sûr qu’oublier, ce ne soit pas aussi souffrir. Pour ce qui est du besoin, l’affaire est assez vite entendue : ne pas le satisfaire fait souffrir et on reconnaît sa satisfaction au plaisir qu’elle procure ou à la disparition de la douleur qu’il provoque. Mais pour ce qui est du désir, la question est davantageparadoxale, puisque tout se passe comme si ce manque faisait souffrir alors même qu’objectivement, il semble toujours porter sur des objets dont on peut se passer, et dont l’absence ne devrait causer aucune douleur. Et pourtant, nous souffrons de voir nos désirs demeurer éternellement insatisfaits, à tel point qu’on peut se dire malheureux alors même que tous nos besoins sont satisfaits. Là se trouve leparadoxe et le caractère en apparence déraisonnable du désir, puisqu’on ne sait trop s’il est vraiment possible de désirer sans souffrir. Or, si nous faisons assez facilement la promotion du désir comme force essentielle dans notre existence, peut être devrions nous évaluer à sa juste mesure la souffrance qui accompagne ce phénomène, puisqu’on pourrait s’inquiéter de voir l’homme accorder une grandevaleur à des chimères et les poursuivre alors même que celles-ci, bien qu’issues de son esprit dérangé, ne provoqueraient que la souffrance. Parler du désir comme simple manque douloureux est donc insuffisant. C’est tout d’abord une évaluation du plaisir qu’il est susceptible de procurer qu’il faut mettre en œuvre, pour établir si on peut s’y livrer ou s’il parait plus raisonnable de lui échapperpour éviter les douleurs excessives. Reste que toutes les souffrances ne se valent pas, et qu’on peut imaginer que celle qu’on associe au désir ait une valeur particulière, qui permettrait de voir du bien là où on associe généralement, et simplement, la douleur au manque.

1 – Le désir, principe de plaisir ?

A – Pour que le désir se détache de la souffrance, il suffit de le considérer commeréalisable.

Prenons les choses comme nous les vivons : au quotidien, le désir s’exprime sous la forme d’un mouvement qui semble nous diriger vers des objets, que notre volonté désigne comme devant nous appartenir, ou du moins dont on semble devoir jouir. Quelles que soient les raisons pour lesquelles ce mouvement nait et se développe, il est évident que ce qu’il cherche, c’est le plaisir. Eneffet, personne ne désire souffrir, même pas ceux qui semblent rechercher la douleur, parce que précisément, la douleur n’est pas la souffrance, que celle-ci a une dimension spirituelle que celle là n’a pas, car elle est tout à fait physique. Ainsi, même le masochiste recherche en fait une forme de plaisir à travers la douleur, ce qui permet d’affirmer qu’en fait, il ne désire pas souffrir, mais qu’ilrecherche simplement un « certain » plaisir.

B – Les cyrénaïques, penseurs du plaisir

On peut avoir l’impression de décrire là une attitude tout à fait contemporaine, ce qui permettrait de la condamner comme une insatisfaction permanente, une soif de biens et de plaisirs sans fin. Pourtant, nous ne sommes pas les premiers à désigner le plaisir comme une signe évident de bonheur : undisciple de Socrate, Aristippe fonda ainsi l’école des cyrénaïques (du nom de la ville de Libye nommée Cyrène, où naquit Aristippe), qui prônait que le bonheur devait être identifié aux plaisirs sensibles, et non à une quelconque élévation spirituelle. S’opposant ainsi à Socrate, Aristippe affirmait que le bonheur, qu’on peut désigner comme l’absence de tout manque, était possible si on l’identifiait...
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