Dialogue avec un sauvage

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  • Publié le : 8 juillet 2011
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A

La Hontan: Dialogues avec un sauvage
III. — [DU BONHEUR.] La Hontan. — II me semble, mon cher ami, que tu ne viendrais pas de si bonne heure chez moi, si tu n'avais envie de discuter encore. Pour moi, je te déclare que je ne veux plus entrer en matière avec toi, puisque tu n'es pas capable de concevoir mes raisonnements ; tu es si fort prévenu en faveur de ta nation, si fort préoccupéde tes manières sauvages et si peu porté à examiner les nôtres comme il faut que je ne daignerais plus me tuer le corps et l'âme pour te faire connaître l'ignorance et la misère dans lesquelles on voit que les Hurons ont toujours vécu. Je suis ton ami, tu le sais ; ainsi je n'ai d'autre intérêt que celui de te montrer le bonheur des Français, afin que tu vives comme eux aussi bien que le reste deta nation. Je t'ai dit vingt fois que tu t'attaches à considérer la vie de quelques méchants Français pour mesurer tous les autres à leur aune ; je t'ai fait voir qu'on les châtiait ; tu ne te paies pas de ces raisons-là, tu t'obstines par des réponses injurieuses à me dire que nous sommes rien moins que des hommes. Au bout du compte, je suis las d'entendre des pauvretés de la bouche d'un hommeque tous les Français regardent comme un très habile personnnage. Les gens de ta nation t'adorent tant par ton esprit que par ton expérience et ta valeur. Tu es chef de guerre et chef de conseil et, sans te flatter, je n'ai guère vu de gens au monde plus vifs et plus pénétrants que tu l'es. Ce qui fait que je te plains de tout mon cœur de ne vouloir pas te défaire de tes préjugés. Adario. — Tu astort, mon cher frère, en tout ce que tu dis, car je ne me suis formé aucune fausse idée de votre religion ni de vos lois. L'exemple de tous les Français en général m'engagera toute ma vie à considérer toutes leurs actions comme indignes de l'homme. Ainsi mes idées sont justes, mes préjugés sont bien fondés, je suis prêt à prouver ce que j'avance. Nous avons parlé de religion et de lois ; je ne t'airépondu que le quart de ce que je pensais sur toutes les raisons que tu m'as alléguées. Tu blâmes notre manière de vivre, les Français en général nous prennent pour des bêtes, les Jésuites nous traitent d'impies, de fous, d'ignorants et de vagabonds, et nous vous regardons tous sur le même pied. Avec cette différence que nous nous contentons de vous plaindre sans vous dire des injures. Ecoute, moncher frère, je te parle sans passion : plus je réfléchis à la vie des Européens et moins je trouve de bonheur et de sagesse parmi eux. Il y a six ans que je ne sais que penser à leur état. Mais je ne trouve rien dans leurs actions qui ne soit au-dessous de l'homme et je regarde comme impossible que cela

puisse être autrement, à moins que vous ne veuilliez vous réduire à vivre sans le tien etle mien comme nous faisons. Je dis donc que ce que vous appelez argent est le démon des démons, le tyran des Français, la source des maux, la perte des âmes et le sépulcre des vivants. Vouloir vivre dans les pays de l'argent, et conserver son âme, c'est vouloir se jeter au fond du lac pour conserver sa vie ; or ni l'un ni l'autre ne se peuvent. Cet argent est le père de la luxure, de l'impudicité,de l'artifice, de l'intrigue, du mensonge, de la trahison, de la mauvaise foi et généralement de tous les maux qui sont au monde. Le père vend ses enfants, les maris vendent leurs femmes, les femmes trahissent leurs maris, les frères se tuent, les amis se trahissent et tout pour l'argent. Dis-moi, je te prie, si nous avons tort après cela de ne vouloir point manier ni même voir ce maudit argent.La Hontan. — Quoi ! sera-t-il possible que tu raisonnes toujours si sottement ? Au moins, écoute une fois de ta vie avec attention ce que j'ai envie de te dire. Ne vois-tu pas bien, mon ami, que les nations de l'Europe ne pourraient pas vivre sans l'or et l'argent ou quelque autre chose précieuse ? Déjà les gentilshommes, les prêtres, les marchands et mille autres sortes de gens qui n'ont pas la...
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