Dictionnaire de voltaire

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  • Publié le : 6 novembre 2010
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Auteur est un nom générique qui peut, comme le nom de toutes les autres professions, signifier du bon et du mauvais, du respectable ou du ridicule, de l'utile et de l'agréable ou du fatras de rebut.

Ce nom est tellement commun à des choses différentes, qu'on dit également l'Auteur de la nature, et l'auteur des chansons du Pont-Neuf, ou l'auteur de l'Année littéraire.

Nous croyons quel'auteur d'un bon ouvrage doit se garder de trois choses, du titre, de l'épître dédicatoire, et de la préface. Les autres doivent se garder d'une quatrième, c'est d'écrire.

Quant au titre, s'il a la rage d'y mettre son nom, ce qui est souvent très dangereux, il faut du moins que ce soit sous une forme modeste ; on n'aime point à voir un ouvrage pieux, qui doit renfermer des leçons d'humilité, parMessire ou Monseigneur un tel, conseiller du roi en ses conseils, évêque et comte d'une telle ville. Le lecteur, qui est toujours malin, et qui souvent s'ennuie, aime fort à tourner en ridicule un livre annoncé avec tant de faste. On se souvient alors que l'auteur de l'Imitation de Jésus-Christ n'y a pas mis son nom.

Mais les apôtres, dites-vous, mettaient leurs noms à leurs ouvrages. Cela n'estpas vrai ; ils étaient trop modestes. Jamais l'apôtre Matthieu n'intitula son livre, Évangile de saint Matthieu ; c'est un hommage qu'on lui rendit depuis. Saint Luc lui-même, qui recueillit ce qu'il avait entendu dire, et qui dédie son livre à Théophile, ne l'intitule point Évangile de Luc. Il n'y a que saint Jean qui se nomme dans l'Apocalypse ; et c'est ce qui fit soupçonner que ce livre étaitde Cérinthe, qui prit le nom de Jean pour autoriser cette production.

Quoi qu'il en puisse être des siècles passés, il me paraît bien hardi dans ce siècle de mettre son nom et ses titres à la tête de ses œuvres. Les évêques n'y manquent pas ; et dans les gros in-quarto qu'ils nous donnent sous le titre de Mandements, on remarque d'abord leurs armoiries avec de beaux glands ornés de houppes ;ensuite il est dit un mot de l'humilité chrétienne, et ce mot est suivi quelquefois d'injures atroces contre ceux qui sont, ou d'une autre communion, ou d'un autre parti. Nous ne parlons ici que des pauvres auteurs profanes. Le duc de La Rochefoucauld n'intitula point ses Pensées, par Monseigneur le duc de La Rochefoucauld, pair de France, etc.

Plusieurs personnes trouvent mauvais qu'unecompilation dans laquelle il y a de très beaux morceaux soit annoncée par Monsieur, etc., ci-devant professeur de l'Université, docteur en théologie, recteur, précepteur des enfants de M. le duc de..., membre d'une académie, et même de deux. Tant de dignités ne rendent pas le livre meilleur. On souhaiterait qu'il fût plus court, plus philosophique, moins rempli de vieilles fables : à l'égard des titres etqualités, personne ne s'en soucie.

L'épître dédicatoire n'a été souvent présentée que par la bassesse intéressée, à la vanité dédaigneuse.



De là vient cet amas d'ouvrages mercenaires ;
Stances, odes, sonnets, épîtres liminaires,
Où toujours le héros passe pour sans pareil,
Et, fût-il louche et borgne, est réputé soleil.



Qui croirait que Rohault, soi-disant physicien, danssa dédicace au duc de Guise, lui dit que « ses ancêtres ont maintenu aux dépens de leur sang les vérités politiques, les lois fondamentales de l'État, et les droits des souverains ? » Le Balafré et le duc de Mayenne seraient un peu surpris si on leur lisait cette épître. Et que dirait Henri IV ?

On ne sait pas que la plupart des dédicaces, en Angleterre, ont été faites pour de l'argent, commeles capucins chez nous viennent présenter des salades, à condition qu'on leur donnera pour boire.

Les gens de lettres, en France, ignorent aujourd'hui ce honteux avilissement; et jamais ils n'ont eu tant de noblesse dans l'esprit, excepté quelques malheureux qui se disent gens de lettres, dans le même sens que des barbouilleurs se vantent d'être de la profession de Raphaël, et que le cocher...
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