Diderot, la religieuse, 1796

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  • Publié le : 6 juin 2011
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Diderot, La Religieuse, 1796
Dans ce roman – mémoire, une jeune femme malheureuse se sauve de son couvent et se met à raconter son histoire pathétique en se destinant à un homme qu’elle ne connaît point : « Monsieur, je ne sais à qui j’écris ; mais, dans la détresse où je me trouve, qui que vous soyez, c’est à vous que je m’adresse » (Diderot 244-245). Rejetée par sa mère et ne connaissant pasl’identité de son père biologique, Marie-Suzanne Simonin ne sait qui elle est, d’où elle vient ni où elle va. La seule certitude tangible repose sur le fait qu’elle ne soit pas faite pour la solitude des cloîtres. La Religieuse de Diderot se repose sur une alternance de récits et de discours où Suzanne retranscrit, commente, et juge son passé en s’adressant à la sensibilité et à la raison de sondestinataire, M. le marquis de Croismare, en qui elle espère découvrir un protecteur. Cette structure permet à Diderot de faire un commentaire social de l’époque, une critique féroce de la vie monastique, et une leçon morale « aux pères et aux mères qui forcent leurs enfants à entrer dans les couvents » (Ponton 359). Dans cet ouvrage, une expression de ses théories dramatiques et esthétiques est miseen évidence. C’est un roman sombre, proche du roman noir quand il s’agit de peindre des souffrances, mais toujours avec un esprit philosophique. En relevant l’importance des aspects structurels du roman et en précisant le rôle des éléments stylistiques à travers les thèmes évoqués, nous comprendrons mieux l’originalité de l’œuvre ainsi que les diverses résonances qu’elle éveille chez le lecteur.Le choix d’écrire un roman - mémoire résulte de plusieurs raisons profondes. Tout d’abord, cela permet un mélange constant assez naturel de récits et de discours. Pour s’attacher à un protecteur, Suzanne Simonin, jeune narratrice, est obligée d’utiliser les deux aspects structurels à la fois. Elle se sert du récit impressif pour émouvoir et provoquer la compassion de M. le marquis de Croismare, etelle emploie le discours accusateur et revendicatif pour le convaincre intellectuellement. Ceci est nécessaire puisque ce dernier est présenté, dès l’incipit du roman, comme un homme d’esprit, « Il a de la naissance, des lumières, de l’esprit… du goût pour les beaux-arts, et surtout de l’originalité », mais aussi il est présenté comme un homme de cœur, « On m’a fait l’éloge de sa sensibilité, deson honneur et de sa probité » (Diderot 1). Ainsi Suzanne ne manque pas d’utiliser les deux types d’énoncé dès le début de ses mémoires :
« J’avais alors seize ans et demi. …il s’agissait de m’engager à prendre l’habit. …Je me plaignis avec amertume, et je versai un torrent de larmes. La supérieure était prévenue ; elle m’attendait… Elle parut avoir pitié de moi… …elle me promit de prier, deremontrer, de solliciter. Oh ! monsieur, combien ces supérieures de couvent sont artificieuses ! …Savoir se contenir est leur grand art » (Diderot 4-6).
Dans ce premier exemple, des marqueurs significatifs du récit pathétique et impressif sont mis en relief. Les verbes d’action au passé simple, « Je me plaignis… » et « … je versai » sont suivis par des champs lexicaux d’amertume et de larmes. Ils’agit bien de la douleur, des lamentations, et de nombreuses exclamations à forte charge émotive qui provoquent un attendrissement en portant les sentiments à leurs extrêmes. Des marqueurs du discours argumentatif, presque oratoire, sont également utilisés par l’emploi de « monsieur » (qui deviendra massif tout au long de l’œuvre), par des verbes déclaratifs et des verbes d’opinion, et par des mots àvaleur négative, «… combien ces supérieures de couvent sont artificieuses ! » Tout est fait pour dénoncer la vie monastique et entraîner l’adhésion du marquis en le persuadant de la validité de cette thèse.

Nous voyons encore dans un deuxième exemple la netteté de cette alternance entre récit et discours :
« … il approchait, ce temps (de ma profession)… Alors je devins rêveuse, je...
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