Discours de amin maalouf

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Discours d'Amin Maalouf lors de la Réunion informelle des ministres de la Justice et des Affaires intérieures à Potsdam le lundi 14 mai 07

Monsieur le Président,
Excellences,
Mesdames et Messieurs,
Chers amis,

J'ai très peu l'habitude de prendre la parole devant de hauts responsables politiques, même si nous avons à Paris une tradition bien établie de déjeuners informels à l'Élysée,comme dans les principaux ministères, où des romanciers, des compositeurs, des philosophes ou des metteurs en scène sont invités à exprimer librement leurs opinions, et à réfléchir ensemble à voix haute.

Je garde notamment en mémoire un repas au ministère des Finances, il y a quelques années. Nous étions cinq ou six autour du ministre et de son épouse, et certains convives avaient sévèrementcritiqué les résultats économiques du gouvernement. Le ministre avait écouté patiemment, puis, à un moment, il avait posé sa fourchette pour dire : « Je vais être franc avec vous. En tant que ministre, le mieux que je puisse faire, c'est d'empêcher la situation dans mon pays de se détériorer. Il y a une conjoncture internationale, et même si je prenais les meilleures décisions, même si je ne commettaisaucune erreur, les résultats que je pourrais obtenir ne seraient jamais meilleurs que ce que la conjoncture me permet. En revanche, si je commettais des erreurs graves, alors la situation de mon pays s'en trouverait significativement dégradée. ».
Ce caractère ingrat de l'action politique pourrait s'appliquer également à la question qui nous préoccupe ce matin. Les relations entre l'Occident et leMonde arabo-musulman sont tellement désastreuses au niveau global que même si l'on faisait la meilleure politique d'immigration, certains aspects du problème continueraient à nous échapper. Cependant, il y a au moins deux excellentes raisons pour agir dans ce domaine, et pour le faire judicieusement. La première, c'est qu'il faut évidemment empêcher le climat délétère qui sévit au niveau globalde se répercuter à l'intérieur de nos
pays ; si on ne le faisait pas, ou si on le faisait mal, cela pourrait avoir des effets dévastateurs sur la paix civile, sur les institutions démocratiques, comme sur les valeurs fondamentales de nos sociétés. Comment nous protéger efficacement sans nous aliéner des populations entières et sans nous détourner de nos propres valeurs morales ? Chacun sait que lachose n'est pas simple, mais nul ne peut se permettre d'ignorer cette question, ou d'y répondre avec légèreté...

La seconde raison qui devrait nous inciter à réfléchir et à agir est plus ambitieuse ; il ne s'agit plus de limiter les retombées négatives de la réalité globale sur notre situation intérieure, mais d'essayer de créer, dans nos pays, un nouveau modèle de coexistence qui pourrait unjour influer positivement sur le reste du monde. Il va de soi que la gestion de la diversité culturelle est, de toute manière, une exigence incontournable de la construction européenne ; faire coexister ensemble, de manière harmonieuse et féconde, des peuples ayant des langues différentes, des traditions différentes, des parcours historiques souvent antagonistes, c'est la vocation de l'Europecontemporaine, c'est le défi qu'elle s'est donnée pour mission de relever. La difficulté supplémentaire pour notre génération sera de concevoir un modèle de coexistence qui permette d'inclure les populations qui portent des cultures non-européennes. C'est,
comme je viens de le dire, ambitieux, peut-être exagérément ambitieux, mais quand on y réfléchit, ici, en Europe, se trouve le seul environnementhumain à peu près contrôlable où une telle expérience pourrait être tentée. Si la coexistence entre les porteurs des diverses langues et des diverses croyances ne réussit pas dans le cadre de l'Europe, c'est qu'elle ne réussira nulle part, et nous devrons alors laisser à nos enfants et à nos petits-enfants un héritage de violence et de haine sans fin ; à l'inverse, si l'expérience réussit dans...
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