Discours de la servitude volontaire la boétie

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  • Publié le : 28 mars 2010
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Discours de la servitude volontaire
Étienne de La Boétie

« Il n’est pas bon d’avoir plusieurs maîtres ; n’en ayons qu’un seul ;
Qu’un seul soit le maître, qu’un seul soit le roi. »
Voilà ce que déclara Ulysse en public, selon Homère.
S’il eût dit seulement : « Il n’est pas bon d’avoir plusieurs maîtres », c’était suffisant. Mais
au lieu d’en déduire que la domination de plusieurs ne peutêtre bonne, puisque la puissance d’un
seul, dès qu’il prend ce titre de maître, est dure et déraisonnable, il ajoute au contraire : « N’ayons
qu’un seul maître... »
Il faut peut-être excuser Ulysse d’avoir tenu ce langage, qui lui servait alors pour apaiser la
révolte de l’armée : je crois qu’il adaptait plutôt son discours aux circonstances qu’à la vérité.
Mais à la réflexion, c’est unmalheur extrême que d’être assujetti à un maître dont on ne peut
jamais être assuré de la bonté, et qui a toujours le pouvoir d’être méchant quand il le voudra. Quant
à obéir à plusieurs maîtres, c’est être autant de fois extrêmement malheureux.
Je ne veux pas débattre ici la question tant de fois agitée, à savoir « si d’autres sortes de
républiques sont meilleures que la monarchie ». Si j’avais àla débattre, avant de chercher quel rang
la monarchie doit occuper parmi les divers modes de gouverner la chose publique, je demanderais
si l’on doit même lui en accorder aucun, car il est difficile de croire qu’il y ait rien de public dans
ce gouvernement où tout est à un seul. Mais réservons pour un autre temps cette question qui
mériterait bien un traité à part, et qui provoquerait toutesles disputes politiques.
Pour le moment, je voudrais seulement comprendre comment il se peut que tant d’hommes,
tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n’a de puissance
que celle qu’ils lui donnent, qui n’a pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien
l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s’ils n’aimaient mieux tout souffrirde lui que
de le contredire. Chose vraiment étonnante — et pourtant si commune qu’il faut plutôt en gémir
que s’en ébahir -, de voir un million d’hommes misérablement asservis, la tête sous le joug, non
qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et pour ainsi dire
ensorcelés par le seul nom d’un, qu’ils ne devraient pas redouter — puisqu’il est seul — niaimer
— puisqu’il est envers eux tous inhumain et cruel. Telle est pourtant la faiblesse des hommes :
contraints à l’obéissance, obligés de temporiser, ils ne peuvent pas être toujours les plus forts. Si
donc une nation, contrainte par la force des armes, est soumise au pouvoir d’un seul — comme
la cité d’Athènes le fut à la domination des trente tyrans —, il ne faut pas s’étonner qu’elleserve,
mais bien le déplorer. Ou plutôt, ne s’en étonner ni ne s’en plaindre, mais supporter le malheur
avec patience, et se réserver pour un avenir meilleur.
Nous sommes ainsi faits que les devoirs communs de l’amitié absorbent une bonne part de
notre vie. Il est raisonnable d’aimer la vertu, d’estimer les belles actions, d’être reconnaissants
pour les bienfaits reçus, et de réduire souventnotre propre bien-être pour accroître l’honneur et
l’avantage de ceux que nous aimons, et qui méritent d’être aimés. Si donc les habitants d’un pays
trouvent parmi eux un de ces hommes rares qui leur ait donné des preuves d’une grande prévoyance
pour les sauvegarder, d’une grande hardiesse pour les défendre, d’une grande prudence pour les
gouverner ; s’ils s’habituent à la longue à lui obéir et àse fier à lui jusqu’à lui accorder une certaine
suprématie, je ne sais s’il serait sage de l’enlever de là où il faisait bien pour le placer là où il pourra
faire mal ; il semble, en effet, naturel d’avoir de la bonté pour celui qui nous a procuré du bien, et
de ne pas en craindre un mal.
Mais, ô grand Dieu, qu’est donc cela ? Comment appellerons-nous ce malheur ? Quel est ce
vice, ce vice...
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