Dissert

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Didier ERASME (1469 env.-1536)
Éloge de la Folie, LV (1511)
  [Dans ce traité, le philosophe hollandais utilise une prosopopée[pic] qui donne la parole à la Folie. On n'oubliera pas que c'est elle qui s'exprime dans ce faux éloge qui condamne la superbe et la corruption des princes.] | | |
|  Depuis longtemps, je désirais vous parler des Rois et des Princes de cour; eux, du moins, avec lafranchise qui sied à des hommes |
|libres, me rendent un culte sincère. |
|   À vrai dire, s'ils avaient le moindre bon sens, quelle vie serait plus triste que la leur et plus à fuir ? Personne ne voudrait payer|
|la couronne du prix d'un parjure ou d'un parricide, si l'on réfléchissait aupoids du fardeau que s'impose celui qui veut vraiment |
|gouverner. Dès qu'il a pris le pouvoir, il ne doit plus penser qu'aux affaires politiques et non aux siennes, ne viser qu'au bien |
|général, ne pas s'écarter d'un pouce de l'observation des lois qu'il a promulguées et qu'il fait exécuter, exiger l'intégrité de chacun |
|dans l'administration et les magistratures. Tous lesregards se tournent vers lui, car il peut être, par ses vertus, l'astre bienfaisant|
|qui assure le salut des hommes ou la comète mortelle qui leur apporte le désastre. Les vices des autres n'ont pas autant d'importance et|
|leur influence ne s'étend pas si loin; mais le Prince occupe un tel rang que ses moindres défaillances répandent le mauvais exemple |
|universel. Favorisé par lafortune, il est entouré de toutes les séductions; parmi les plaisirs, l'indépendance, l'adulation, le luxe, |
|il a bien des efforts à faire, bien des soins à prendre, pour ne point se tromper sur son devoir et n'y jamais manquer. Enfin, vivant au|
|milieu des embûches, des haines, des dangers, et toujours en crainte, il sent au-dessus de sa tête le Roi véritable, qui ne tardera pas |
|à luidemander compte de la moindre faute, et sera d'autant plus sévère pour lui qu'il aura exercé un pouvoir plus grand. |
|   En vérité, si les princes se voyaient dans cette situation, ce qu'ils feraient s'ils étaient sages, ils ne pourraient, je pense, |
|goûter en paix ni le sommeil, ni la table. C'est alors que j'apporte mon bienfait : ils laissent aux Dieux l'arrangement desaffaires, |
|mènent une vie de mollesse et ne veulent écouter que ceux qui savent leur parler agréablement et chasser tout souci des âmes. Ils |
|croient remplir pleinement la fonction royale, s'ils vont assidûment à la chasse, entretiennent de beaux chevaux, trafiquent à leur gré |
|des magistratures et des commandements, inventent chaque jour de nouvelles manières de faire absorberpar leur fisc la fortune des |
|citoyens, découvrent les prétextes habiles qui couvriront d'un semblant de justice la pire iniquité. Ils y joignent, pour se les |
|attacher, quelques flatteries aux masses populaires. |
|   Représentez-vous maintenant le Prince tel qu'il est fréquemment. Il ignoreles lois, est assez hostile au bien général, car il |
|n'envisage que le sien; il s'adonne aux plaisirs, hait le savoir, l'indépendance et la vérité, se moque du salut public et n'a d'autres |
|règles que ses convoitises et son égoïsme. Donnez-lui le collier d'or, symbole de la réunion de toutes les vertus, la couronne ornée de |
|pierres fines, pour l'avertir de l'emporter sur tous parun ensemble de vertus héroïques; ajoutez-y le sceptre, emblème de la justice et|
|d'une âme incorruptible, enfin la pourpre, qui signifie le parfait dévouement à l'État. Un prince qui saurait comparer sa conduite à ces|
|insignes de sa fonction, rougirait, ce me semble, d'en être revêtu et redouterait qu'un malicieux interprète ne vînt tourner en dérision|
|tout cet attirail de théâtre....
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