Droit

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Dans la peau de Georges Vedel…

FRANCK LATTY
Professeur à l’Université d’Auvergne (Clermont-Ferrand 1)

n tel titre pourrait laisser accroire que l’agrégation est montée à la tête ou descendue dans les chevilles de celui qui ose le formuler. L’impétrant n’a pourtant pas la faiblesse de croire que les lauréats du « premier concours national d’agrégation pour le recrutement de professeurs desuniversités en droit public » naissent de la cuisse de Jupiter, à plus forte raison lorsqu’ils occupent sa position au classement. L’immodestie de l’intitulé donné au présent témoignage ne doit donc pas abuser : le Georges Vedel visé n’est ni l’Immortel, ni le doyen, ni même le lauréat du concours d’agrégation de 1936. C’est dans la peau du candidat Vedel qu’on prétend se retrouver, tant « leconcours » – ainsi que l’appellent parfois, non sans révérence, les candidats qui y ont survécu – semble avoir peu évolué depuis qu’il a distingué celui qui allait devenir l’icône juridique que l’on sait. L’approche ciblée et quelque peu polémique de la présente contribution n’entache pas, aux yeux de son auteur, la légitimité du mode de recrutement des professeurs des universités qu’est le concoursd’agrégation, pas plus qu’elle ne remet en cause la grande richesse de l’expérience qu’il a vécue. D’un point de vue plus personnel, les émotions extraordinaires qu’elle a suscitées constituent des souvenirs sans doute gravés à vie. Ainsi, l’immense soulagement – plus que de la joie – ressenti à la proclamation des résultats devance seulement de peu, en intensité, le sentiment de panique qui aassailli le candidat lorsque, à cinq minutes de présenter devant le jury sa leçon après préparation libre en 24 heures (effectives…) sur « l’Andorre », il a constaté que la première page d’introduction avait disparu de ses notes manuscrites… Le parti pris ici se veut plus critique. On pourrait dénoncer, comme cela est fait de manière récurrente, les inégalités entre candidats au concours, qui semanifestent avant tout à l’occasion de la fameuse « leçon de 24 heures ». À ce titre, le présent témoin, ex-« Nanterrois » et donc presque parisien, admet qu’il faisait plutôt partie des favorisés. Il s’abstiendra donc de livrer une expérience que beaucoup n’ont pas partagée. Dans ces lignes, il s’agira plutôt de relever, quitte à forcer le trait, certains

U

© Jurisdoctoria n° 2, 2009

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archaïsmes du concours que tous les candidats ont expérimentés, notamment à l’occasion des deux leçons avec préparation en loge. Car le concours d’agrégation invite à un voyage à rebours dans le temps, dont la destination pourrait être l’année au cours de laquelle Vedel fut reçu au concours d’agrégation de droit public, âgé de seulement vingt-six ans1. Les leçons en loge, en effet,se déroulent comme si les immenses progrès technologiques accomplis depuis 1936 étaient occultés. Passer le concours d’agrégation, c’est renier l’électronique comme outil de travail ; c’est bannir l’Internet comme source de connaissances ; c’est troquer l’ordinateur pour le papier, et le clavier pour la plume, le crayon de bois et la gomme. C’est, en bref, revenir à l’époque du Front populaire !Qu’on en juge : l’article 7 du règlement du concours 2007-2008 disposait que « [p]our prononcer leurs leçons, les candidats ne peuvent s’aider que de brèves notes manuscrites » (italiques ajoutés), celles-ci étant « remises au jury à la fin de l’épreuve ». L’article 6 précisait par ailleurs que les candidats « ne peuvent […] apporter aucun appareil tel que téléphone ou ordinateur ». Concrètement, lecandidat de 2008 est, en loge, dans une situation proche de celle du postulant de 1936. La prise de notes à partir des ressources documentaires se fait à la main, sur feuille blanche. Il en va de même pour l’élaboration de la leçon et sa rédaction sous forme de (plus ou moins) « brèves notes ». L’enseignant-chercheur du XXIe siècle qui n’utilise guère plus son stylo plume que pour corriger...
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