Droit

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  • Publié le : 8 novembre 2010
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Islam et pouvoir séculier
Abdou Filali-Ansary

Certaines vérités élémentaires sont toujours bonnes à rappeler. Le propos s’en trouve souvent éclairé. Entre philosophie et religion il est une différence essentielle. La première est une démarche individuelle : même lorsqu’elle aboutit à former système ou doctrine, elle reste du domaine de la construction que fait chaque individu pour son proprecompte. En religion par contre, il y a toujours une vérité donnée, acceptée d’avance et, mieux encore, héritée au niveau d’un groupe social. La vérité est un héritage : voilà en quoi réside la nature paradoxale de l’attitude religieuse. La vérité est, au surplus, un héritage collectif, qui unit des individus, en fait une communauté et définit pour eux une identité. Vérité et identité se trouventainsi liées, et leur lien s’étend dans la durée. C’est ce qui fait la permanence du groupe social ou de la communauté.

r, une vérité reçue en héritage doit être acquise à nouveau par chacun des héritiers. Cela constitue en général le but de l’éducation. C’est aussi l’objet du débat qui, à des intensités plus ou moins grandes, accompagne cette transmission d’héritage. Il y a donc, à chaquegénération, réappropriation de l’héritage culturel, de la vérité ou des vérités de la religion. Dans les sociétés prémodernes, ce processus prenait la forme d’une transmission linéaire, spontanée. L’acceptation par les nouvelles générations des vérités héritées ne posait pas de problème majeur. Non seulement elle se déroulait en douce, mais elle paraissait aller de soi (la vérité religieuse étantabsolue), et être indispensable à la survie du groupe en tant que tel. Toutefois, même dans ces contextes, les débats ne manquaient pas. Les questionnements, les «dérives» allaient parfois jusqu’à l’émergence d’hérésies signalant autant des craquements dans la communauté (donc émergence d’identités nouvelles, séparées) que des

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CONFLUENCES Méditerranée - N° 32 HIVER 1999-2000

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formes decontestation de l’autorité politique en place. C’est ce processus que M.A. Jabri appelle «pratiquer la politique dans la religion», c’està-dire donner aux démarches politiques des expressions et des formulations empruntées à la religion. Le champ politique n’avait pas encore acquis son autonomie. Légitimations et revendications n’avaient à leur disposition, pour ainsi dire, que la symboliquereligieuse. Dans les sociétés modernes, les choses se passent autrement. Les individus «négocient» séparément, pour ainsi dire, leur rapport à l’héritage et adoptent des attitudes qui relèvent de la liberté qu’ils s’accordent. C’est que, entre la société traditionnelle et la société moderne, des changements profonds se sont produits. La religion, comme tout l’héritage qui s’y rattache, ne définit plusl’ordre social. Cela ne définit plus non plus l’identité collective. Tel est le schéma général reconnu aujourd’hui de l’ensemble de phénomènes qu’on regroupe (avec, bien entendu, des nuances, des différences et des contestations) sous la notion de sécularisation, et qui, selon une conception largement admise aujourd’hui, a modifié la place et le rôle de la religion dans l’ordre social et politique.L’islam représente-t-il une exception à ce schéma ? On peut remarquer que les conceptions les plus répandues aujourd’hui le présentent comme un cas à part, qui se distinguerait précisément par le fait que religion et politique y seraient indissociables et que l’ordre politique ne peut être que religieux et inversement. Qu’en est-il au juste ? La norme et les faits Première supposition qu’on peutimmédiatement débusquer derrière cette affirmation : le «modèle» islamique serait un, uniforme, donné de façon totale et indépassable par les sources, par les interprétations et par l’histoire. Certes, les adeptes d’une telle façon de voir admettent l’existence de marges et d’exceptions, c’est-à-dire de situations où la norme n’aurait pas été appliquée ou ne pouvait pas l’être. Ces situations...
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