Du sujet au citoyen

Disponible uniquement sur Etudier
  • Pages : 24 (5960 mots )
  • Téléchargement(s) : 0
  • Publié le : 30 mars 2011
Lire le document complet
Aperçu du document
Du sujet au citoyen
Jean-François BOULANGER

Le citoyen peut se definir comme membre d’une communauté politique organisée. Il s’enracine dans une histoire qui remonte à l'Antiquité, à la civitas. Pour autant, la notion de citoyenneté nous apparaît comme plus récente. Elle se développe à partir du moment où l’individu, émancipé des tutelles organiques, adhère volontairement à cette communautéqui lui donne des droits. L’histoire de la citoyenneté en Europe, c’est en grande partie l’histoire de l’acquisition de ses droits, qui sont définis par la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen. D'abord sujet (1), l'homme européen n'est pas né citoyen, il l'est devenu. L'histoire de la citoyenneté, c'est donc aussi l'histoire du débat sur les conditions qui permettent cettemétamorphose, sur le chemin qui conduit (ducere) hors de (ex) de la sujétion, bref sur l'éducation à la citoyenneté. La France a été en quelque sorte le laboratoire de la citoyenneté. Nous tenterons donc de voir de quelle façon cette notion s’est mise en place à la faveur d’une longue Révolution française qui, selon la vision que nous en a donné l’historien François Furet, ne trouve son aboutissement que dansles années 1880. Il nous faudra voir ensuite de quelle façon, elle a pu ensuite se répandre à travers l’Europe et à travers le temps.

1. Mise en place de la citoyenneté en France (les degrés de la citoyenneté)

Les droits de l’Homme et du Citoyen, tels qu’ils sont proclamés en France n’entrent pas en vigueur immédiatement pour l’ensemble des Français. Pour illustrer cette idée, on prendraun exemple particulièrement emblématique, celui du droit de vote qui est souvent considéré comme déterminant pour définir la citoyenneté. Voter, n’est-ce-pas “accomplir son devoir de citoyen”? En transférant dans la Nation la source de la souveraineté jusque-là détenue par le Roi, la Révolution met la question du suffrage au centre du nouvel ordre politique. Le suffrage devient un attribut de lacitoyenneté, celle-ci s’inscrivant en rupture avec le principe hiérarchique et organique régissant jusque là la société (2) et impliquant l’égalité des individus considérés comme libres de toute attache organique. Le vote opère du même coup la séparation du politique et du social. Il gomme la diversité sociale au nom de l’unité de la Nation et de l’indifférenciation des individus. Celui qui vote,celui qui bénéficie plus globalement des droits de l’Homme - l’expression même fait abstraction de l’enracinement social de l’individu - est donc un citoyen abstrait juridiquement défini.
Cependant, la manière dont la citoyenneté - ici le droit de vote - s’inscrit dans la réalité sociale, amène ceux qui élaborent la Constitution, dont la Déclaration des Droits de l’Homme n’est que le préambule, àsortir de l’abstraction uniformisatrice pour distinguer plusieurs catégories de citoyens. Sieyès est en effet amené à distinguer les droits universels “passifs” et les droits politiques “actifs”. Les premiers - les droits “passifs” - concernent les individus et tous en disposent. Les seconds - les droits ____________________________________________________________

_________
(1) ndlr: sujet =sous une souveraineté à laquelle les gens sont soumis
(2) ndlr: une société organique = avec une hiérarchisation reçue comme quasi définitive alors que dans une société organisée, les structurations sont modifiables
“actifs”- intéressent le sort de la collectivité nationale qui ne les accordera pas à tout le monde. Barnave confirme cette idée lorsqu’il affirme que le droit de vote est unefonction publique “à laquelle personne n’a droit, que la société dispense ainsi que le lui prescrit son intérêt” (août 1791). Par conséquent, si la souveraineté de la Nation va désormais de soi, cette dernière n’implique pas que tous les individus qui la composent l’exerceront par le biais du droit de vote. Ce dernier dépend jusqu’à la chute de la monarchie en 1792 de trois critères:
- l’absence de...
tracking img