Ecriture d'invention

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  • Publié le : 24 mai 2010
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Lettre extraite d’une partie de la correspondance de monsieur des F. conservée en la bibliothèque de son hôtel de la rue Saint-Jacques – recueillie dans un volume des Essais après dispersion des biens.

Monsieur L. à Monsieur des F., à Paris

Savez vous, mon ami, que votre précédente lettre est d’une impertinence rare, et qu’il ne tiendrait qu’à moi de m’en fâcher ? Il m’apparaît, après vousavoir lu, que vous avez vraisemblablement perdu l’esprit ; aussi laissé-je un moment mes travaux pour m’occuper de vous raisonner.
Ainsi, s’il me venait la légèreté de tenir pour justes vos propos, la littérature ne serait au plus qu’un moyen, tout comme on va au théâtre, de pourvoir à la distraction et au divertissement ?
Cela est vrai, je vous l’accorde ; mais quel homme infortuné que celuiqui se refuse à la réflexion, et se borne à seulement lire pour l’agrément qu’apportent de belles lignes.
Vous avanciez, certes, que la lecture peut être chargée d’émotions ; mais à vous lire, il apparaît certain que le cœur vous chavire bien davantage lorsque vous pontez au pharaon, que lorsqu’Antigone se suicide de désespoir.
Laissez-moi seulement vous ouvrir les yeux. Je ne prétends nullementque ma pensée fait force de loi, cela est entendu ; cependant, si vous me lisez avec attention et bonne foi, je ne désespère pas de faire changer votre avis. Et je vous affirme que de tous les arts, c’est la littérature qui donne la plus juste vue du monde.

Je vous laisse de bonne grâce que la littérature peut être une distraction, cela va sans dire. Mais elle ne saurait y être limitée.
Elletransmet une émotion universelle, que chacun des hommes ressent également.
Prenons pour exemple Bérénice, de Racine : considérez une tragédie, que l’écrivain sait mener sans qu’il y ait aucunement de mort ni de sang. Antiochus aime Bérénice ; celle-ci doit épouser Titus. Plutôt que de mourir, le malheureux Antiochus devra se résoudre à vivre cet amour sans espoir, un éternel chagrin. Voyez-vousl’éprouvant dilemme ? N’est-ce pas la preuve d’un formidable talent de parvenir à montrer que vivre dans la solitude et le désespoir est peut-être pire que de mourir ? Mais encore, voyez-vous à quelle point cette tragédie est applicable à tous les époques, à toutes les classes, comme ce dilemme peut surgir chez chacun ?
Toute personne sensée verra donc dans cette pièce les tourments de l’amour, etles conséquences dramatiques qu’il peut avoir. N’est-il pas fort habile de faire passer un même sentiment auprès de tant d’hommes si différents ?

D’autre part, vous évoquiez dans votre lettre un écrit de Flaubert, Salammbô, qui semble vous avoir vivement plu.
Vous ne me contrediriez pas, si je vous disais que dans cette œuvre, c’est une riche et vivante description du monde de l’Antiquité, autemps des terribles guerres qui opposaient Carthage et Rome. Flaubert a mis un accent particulier à la reconstituer l’histoire de la Guerre des Mercenaires ; il s’inspira des travaux de Pline, Xénophon, Plutarque et Hippocrate pour peindre le monde antique avec exactitude, bien que l’intrigue soit inventée.

Mais après cette lecture, n’avez-vous pas ressenti d’en savoir davantage sur une périodede l’histoire assez obscure ?
Ainsi, la lecture vous transporte dans un autre univers. Il semble donc tout à fait clair que c’est l’apprentissage de nouvelles connaissances, la découverte d’un monde si différents de nos pays, de mœurs fort nouvelles, qui vous ont plu dans cette lecture.
La Fontaine, lui aussi, éduque par l’apologue de ses fables, tout en paraissant conter une histoireplaisante. Voyez plutôt la fable les Obsèques de la Lionne ; si le Cerf raconte au Lion, qui veut le tuer, une fable merveilleuse, ce n’est pas seulement pour l’amuser, mais surtout pour se sauver. La fable est donc, outre un récit plaisant, un moyen hypocrite de flatter et d’être bien vu.
M’accordez-vous que la littérature a gagné pour vous, depuis le début de ma lettre, l’intérêt d’éduquer le...
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