Eloge de la lenteur

Disponible uniquement sur Etudier
  • Pages : 10 (2298 mots )
  • Téléchargement(s) : 0
  • Publié le : 31 décembre 2010
Lire le document complet
Aperçu du document
ÉLOGE DE LA LENTEUR

Je marchais au soleil, un gros sac sur le dos et le chemin était encore long devant moi. J’avais faim, j’étais fatigué mais personne ne m’attendait. J’avais tout mon temps pour finir cette route et, pourtant, je marchais vite. J’ai été d’un coup traversé de ce qu’il ne servait à rien de me dépêcher et que, pour mieux supporter le moment, je devais me mettre dans unedisposition d’esprit à jouir de l’instant plutôt que de forcer le pas. Cesser de pester, de me rebeller contre une situation sur laquelle je n’avais pas prise, canaliser, économiser mon énergie et tenter d’apprécier la lenteur du moment.

Ceux qui me connaissent souriront de cet élan qui correspond bien peu à mon tempérament mais c’est justement parce qu’elle ne m’est pas naturelle que j’ai voulutravailler cette notion, comme si je cherchais ainsi à me pénétrer de ses bienfaits et parcourir, un jour peut-être, lentement mon chemin.

Introduction

On associe souvent à la lenteur une valeur dépréciative : évoquer celle de l’esprit d’une personne est une façon détournée de la traiter d’imbécile, celle de l’administration est un dysfonctionnement. Et on pourrait en citer bien d’autres. Ne pasêtre « speed », dans ses pensées ou ses actes, c’est être « out », hors du coup, décalé de la marche normale, actuelle du monde et de ses usages.

Notre époque valorise donc la vitesse dans laquelle on associe tout à la fois l’efficacité, la modernité et, d’une certaine façon, la jeunesse. C’est l’orgueil de l’homme que d’imposer son rythme au monde face à celui de la nature qui nous paraît plusnonchalant.

En réponse à cette accélération, la recherche de la lenteur procède alors d’un choix personnel, d’une attitude dont je tenterai de montrer ce qu’elle peut avoir, aujourd’hui plus que jamais, d’anachronique et de séduisant, mais aussi d’indispensable individuellement et collectivement.

Accélération brutale

Sans remonter aux origines, il est commun de constater que, depuis plusd’un siècle, notre monde est pris d’une frénésie de vitesse. On recherche la performance dans tous les domaines qu’ils soient techniques ou humains, avec le sport par exemple.

Ce dynamisme compulsif s’explique-t-il seulement pas les progrès de la technologie, ou bien ces progrès sont-ils le résultat de la volonté inconsciente et collective d’effacer au plus vite les traces d’une époque deguerres atroces pour bâtir un monde résolument nouveau ? Il y a sans doute des deux dans cette course mais le résultat est que, dans de nombreux domaines, tout est allé – et ira – encore plus vite.

Le monde industrialisé s’est lancé, la technologie l’y aidant, dans une guerre totale au temps perdu, et ce qui n’aurait pu être qu’une facilité technique dans la vie de tous les jours ou le monde dutravail s’est transformé en une fixation collective, un mode de vie que nous intégrons tous avec plus ou moins de bonne grâce dans notre comportement individuel. Pour s’en convaincre, il suffit de se souvenir des premières sensations éprouvées lors d’un débarquement dans une ville au rythme effréné ou, au contraire, dans un pays d’une culture plus nonchalante. On a souvent le sentiment d’un décalageentre son horloge personnelle et celle de la société dans laquelle on met le pied.

« La vitesse est la forme d’extase dont la révolution technique a fait cadeau à l’homme » a écrit Milan Kundera et il est indéniable que, si nous plongeons tous dans cette extase, nous n’en mesurerons pas toujours les dangers.

Tout se passe comme s’il était incontestable qu’une chose exécutée rapidement avaitplus de valeur que si elle avait été faite lentement ; comme si, parce que les tâches prennent moins de temps, il était indispensable de pouvoir ainsi en fournir de plus nombreuses ; comme si il était plus important de répondre vite que de réfléchir à la qualité de son propos ; comme si le temps ainsi gagné produisait plus de bien-être à tous, et à chacun.

Illustrations

Mais est-ce si sûr...
tracking img