Eloge de montesquieu par villemain

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  • Publié le : 19 janvier 2010
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ÉLOGE DE MONTESQUIEU
par Villemain

Le genre humain avait perdu ses titres : Montesquieu les a retrouvés, et les lui a rendus.

VOLTAIRE.

Si toutes les nations de l’Europe, enfin réunies par l’intérêt de l’humanité et la fatigue de la guerre, voulaient élever un monument de leur réconciliation, et choisir un grand homme dont l’image, consacrée dans ce temple nouveau, parût un symbole dejustice et d’alliance, elles ne le chercheraient ni parmi les héros ni parmi les rois qu’elles admirent. Sans doute, on ne pourrait pas introduire dans le sanctuaire de la paix la statue d’un capitaine fameux, quand même on en trouverait un seul qui n’eût jamais entrepris de guerres injustes ; on n’y recevrait pas un de ces politiques profonds qui, par leur génie, ont fait la grandeur de leur pays; car il ne s’agirait pas alors de la grandeur d’un État, mais du repos de l’Europe ; on n’accueillerait, pas même l’image révérée des plus grands rois : ils ont quelquefois sacrifié l’intérêt de l’humanité à celui de leurs peuples, ou plutôt de leur gloire ; et c’est à l’humanité qu’on voudrait élever un monument.

Mais si l’Europe avait produit un sage dont la gloire fût un titre pour le genrehumain, et dont les honneurs, au lieu de flatter une vanité nationale, paraîtraient un hommage décerné par tous les peuples au génie qui les éclaire, un philosophe assez profond pour n’être pas novateur, qui eût bien mérité de tous les siècles par des ouvrages composés avec tant de prévoyance et de réserve, que, sans avoir pu jamais servir de prétexte aux révolutions, ils pourraient en épurer lesrésultats, et devenir l’explication et l’apologie la plus éloquente de cette liberté sociale, qu’ils n’ont pas imprudemment réclamée ; si ce grand homme avait à la fois recommandé le patriotisme et l’humanité ; s’il avait flétri le despotisme d’un opprobre aussi durable que la raison humaine ; s’il avait montré ce lien de politique qui doit rapprocher tous les peuples, et changer le but del’ambition, en rendant le commerce et la paix plus profitables que ne l’était autrefois la conquête ; s’il avait modéré son siècle et devancé le siècle présent ; si son ouvrage était le premier dépôt de toutes les idées généreuses, qui ont résisté à tant de crimes commis en leur nom : ne serait-ce pas l’image de ce véritable bienfaiteur de l’Europe, ne serait-ce pas l’image de Montesquieu, qu’il faudraitaujourd’hui placer dans le temple de la paix, pu dans le sénat des rois qui l’ont jurée ?

Avant de considérer Montesquieu sous ce noble aspect, avant d’admirer en lui le publiciste des peuples civilisés, nous devons chercher dans ses premiers ouvrages par quels degrés il s’est élevé si haut. Il sied mal, je ne l’ignore pas, de vouloir diviser en plusieurs parties le génie d’un homme supérieur.Le fond de ce génie, c’est toujours l’originalité, attribut simple et unique sous des formes quelquefois très variées ; mais un homme supérieur se livre à des impressions ou à des études diverses qui lui donnent autant de caractères nouveaux.

Montesquieu a été tour à tour le peintre le plus exact et le plus piquant modèle de l’esprit du XVIlIe siècle, l’historien et le juge des Romains,l’interprète des lois de tous les peuples ; il a suivi son siècle, ses études, et son génie. Les peintures spirituelles et satiriques des Lettres persanes feront pressentir quelques-uns des défauts qu’on reproche à l’Esprit des Lois ; mais nous y verrons percer les saillies d’une raison puissante et hardie, qui ne peut se contenir dans les bornes d’un sujet frivole, et franchit d’abord les points les plusélevés des disputes humaines.

Le plus beau triomphe d’un grand écrivain serait de dominer ses contemporains, sans rien emprunter de leurs opinions et de leurs moeurs, et de plaire par la seule force de la raison ; mais le désir impatient de la gloire ne permet pas de tenter ce triomphe, peut-être impossible ; et les hommes qui doivent obtenir le plus d’autorité sur leur siècle, commencent...
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